Saturday, January 28, 2017

Interlude - à la Française : "Les jumeaux"

(Note : Cette histoire est une adaptation, contextualisée en français, de l'histoire intitulée Twins publiée sur le site gainerweb, au début des années 2000. Même modifiés, les noms et prénoms des personnages ne renvoient à aucune personne réelle, et toute ressemblance etc. etc. etc.
Traduire, c'est bien. Adapter, c'est mieux ! ^^)


Les jumeaux

         "ô lutteurs éternels, ô frères implacables !"

Charles BAUDELAIRE
Les Fleurs du Mal – "L’Homme & la Mer"


  Mon ami Carlos avait récemment embauché un cuisinier absolument incroyable – un jeune italien dont il était très fier. Nous nous disputions pour savoir si Giuseppe, son nouveau chef, était un meilleur cuisinier que moi – je suis diététicien, je prépare des plans alimentaires pour les cantines scolaires et les hôpitaux, je donne souvent des conseils aux patrons de restaurants, et j'écris des livres de cuisine. J’ai une telle passion pour la bonne bouffe que j’en ai fait mon métier.

  Pour résoudre le problème de manière amicale, nous avions organisé une soirée avec tous nos amis. Je mis en place un immense buffet à volonté dans mon appartement, tout en laissant le même espace pour que Carlos dispose un second buffet, tout aussi impressionnant. Il convenait d’inviter une quarantaine de personnes, la plupart en couples mais avec quelques célibataires aussi. En les accueillant, Carlos tenait à être clair sur les enjeux de la soirée : chacun était libre de goûter toute la nourriture que son chef et moi avions préparée, et de se resservir autant que possible. Nous pensions compter ou peser les restes, mais – sans trop de surprise – il ne restait pas une miette à la fin de la soirée… Dans ces conditions, nous avons invité les gens à voter pour le buffet n°1 ou le buffet n°2. On ne leur avait pas dit qui avait cuisiné quoi, pour rester équitables.

  Au total, il y avait vingt-quatre votes pour Giuseppe, vingt-quatre votes pour moi, et neuf abstentions – nous n’étions guère plus avancés…

 C’était quand même frustrant – Carlos m’avait asticoté avec la préparation de ce buffet pendant une semaine. Nous avions organisé tout ça chez moi et, en partageant les frais, ça nous faisait une sacrée ardoise. Tout ça pour un match nul ? Carlos me jeta un regard complice : nous aurions dû en faire un pari.

 Il faut dire que Carlos a beaucoup plus d’argent que moi – il possède une chaîne de casinos, des salles de jeux et pas moins de quatorze grands restaurants dans la région et au-delà, tous renommés, très bien fréquentés, bref : très chers – enfin, comme la plupart des propriétaires de casinos, il aime jouer. Je ne voulais pas me disputer avec lui, surtout pour de l’argent, mais je n’allais pas me laisser marcher dessus non plus. Pas évident.

"Allez, ton cuisinier ne doit pas être irrésistible non plus," j’essayai de plaisanter. "Regardez comment vous êtes maigres, lui et toi!"

 C’était exagéré, bien sûr : Carlos est un beau mec, bien bâti et bien musclé – tous mes amis sont des beaux mecs, bien bâtis et bien musclés – mais juste mince, et son cuisinier n’est pas maigrichon non plus. Il faut reconnaître, malgré tout, qu’ils étaient tous les deux assez fins pour passer par une porte entrebâillée.

 Contre toute attente, mon commentaire le piqua au vif.

"Il nous prépare de bons petits plat, mais il sait cuisiner léger, c’est tout." protestait Carlos. "S’il le voulait, il pourrait cuisiner des plats hypercaloriques mais tellement délicieux qu’on se laisserait grossir à vue d’œil."
"Ouais ouais... Mon œil." Ça m’amusait de le taquiner, en fait. Après tout, il m’avait bien cherché.
"Sans déconner. Il pourrait même faire grossir les frères Dugay !"

 Nos invités étaient encore là. Carlos s’était emporté, et ce qu’il venait de dire aurait pu jeter un froid – mais c’est tout le contraire qui se passa. Julien et Jérôme avaient tendu l’oreille en entendant leur nom jeté en pleine conversation, comme au hasard. Mais tous les invités autour de nous avaient le sourire, et la plupart n’avaient pu s’empêcher d’éclater de rire. Lorsque la remarque de Carlos fut répétée aux autres invités, le rire devint général, et les frères Dugay n’étaient pas les derniers à trouver l’idée comique : tout le monde savait que les deux frères avaient un appétit d’ogre, mais qu’on ne s’en rendait compte que lorsqu'ils mangeaient, tellement ils étaient minces.

 Parmi les amis que nous avions en commun, Carlos et moi, Julien et Jérôme Dugay n’étaient pas vraiment mes préférés, mais on ne pouvait s’empêcher d’être attirés par ces deux beaux garçons. Ils étaient jumeaux – parfaitement interchangeables et même parfaitement inséparables – on ne pouvait pas en inviter un sans voir l’autre pointer sa belle gueule d’ange blond. Ils n’étaient pas très grands, mais bien proportionnés et vraiment fins, élancés, presque trop minces… ou plutôt non : vraiment trop minces – à mon goût, en tous cas.

  Tous ceux qui les connaissaient savaient que l’un comme l’autre mangeait pour deux. En bons jumeaux, ils en avaient souvent fait une blague.

"Vous pouvez toujours courir !” Julien n’hésitait pas à se moquer de Carlos et de moi. "On a un métabolisme de sprinters."

  Je le regardai attentivement pendant une minute, lui et son frère. Le problème avec eux, c’est qu’on pouvait toujours les inviter à une soirée ou à un repas, comme ce soir, et ils venaient – ils étaient toujours invités, tout simplement parce qu’ils étaient vraiment beaux gosses – mais on pouvait toujours attendre qu’ils nous paient un verre ou qu’ils nous invitent dans la grande maison qu’ils avaient héritée de leurs parents, avec piscines extérieure et intérieure, et jacuzzi, et sauna, et salle de billard, et tout et tout… J’en avais vu des photos, quand ils avaient fait les travaux d’aménagement, mais j’attendais toujours de les y rejoindre – ou plutôt, je ne m’y attendais plus. Carlos non plus, et nos amis non plus. On savait à quoi s’en tenir.

  Sans se montrer vraiment désagréables, les frères Dugay étaient toujours distants – avec Carlos comme avec moi : rien de personnel – au contraire, c’était comme si le fait d’être jumeaux, ou d’avoir un jumeau, leur faisait compter pour rien le reste de l’humanité.

"Je sais pas ce que Carlos en pense…" J’évitai de répondre directement, mais je regardais Jérôme droit dans les yeux. "Si ça ne tenait qu’à moi, tu pèserais trente kilos de plus, sans que tu t’en rendes compte."
"Voyez-vous ça !" Jérôme riait de bon cœur.
"Je te jure, vraiment."
"Vraiment… J’aimerais bien voir ça!"

  Et les deux frères riaient. Pas méchamment, d’ailleurs, mais Carlos ne riait plus.

"Eh, pourquoi pas ?” dit-il. "C’est loin d’être bête comme idée, pour nous départager. Mon cuisinier peut s’occuper de nourrir l’un des jumeaux, et tu t’occupes de nourrir l’autre."
"Quoi, comme ça?"
"Je sais pas, sur un mois peut-être… Il suffirait de les peser au début et à la fin. Je te parie ce que tu veux que mon jumeau aura pris plus de poids que le tien !"

  C’était bien le genre de pari à quoi je pouvais m’attendre, venant de Carlos. Encore une fois, tout le monde éclata de rire autour de nous – franchement, tellement c’était absurde. Mais je voyais bien qu’il était sérieux, en fait. Et l’idée faisait son chemin dans ma tête, aussi…

"C’est une excellente idée, en fait.” Je réfléchissais tout haut. "Ils sont mieux que jumeaux, ils sont carrément identiques, avec le même métabolisme. La seule chose qui entrera en jeu, c’est la nourriture ou le talent de ton cuisinier contre le mien... Marché conclu. Quel jumeau tu choisis?"
"Bah, j’ai pas de préférence. On peut le décider à pile ou face."

  Pour le coup, Julien et Jérôme ne riaient plus.

"Sérieux ? C’est nous que tu appelles Pile et Face ?"

  Le ton risquait de monter.

"Je choisis Julien…" dis-je très vite, pour trancher.
"Euh, tu m’excuses ?" rebondit Julien, avec un rire nerveux qui trahissait son agacement. "Vous êtes sérieux, les mecs ? Vous vous imaginez quoi, qu’on va se laisser faire ?"
"C’est-à-dire…" Il fallait le calmer, ou au moins calmer le jeu. "Ça fait partie du challenge, non? Si on s’engage à vous proposer des plats tellement appétissants, tellement succulents et tellement irrésistibles que vous vous resservez encore et encore à chaque repas, jour après jour, on peut s’attendre à ce que vous ayez pris du poids, au bout d’un mois."

  Je n’étais pas trop certain de le convaincre, mais l’attitude des deux frères avait bien changé – ce qui me rassurait le plus, c’était la lueur de gourmandise que j’avais vu clignoter dans leurs yeux en évoquant une avalanche de bons petits plats bien nourrissants – et surtout, juste pour eux ! Pas besoin de remonter bien loin dans mes souvenirs pour que je les revoie s’empiffrer au buffet. Ils se seraient battus pour une part de flan aux pommes caramel, s’ils avaient été seuls à devoir se partager tout ce que nous avions cuisiné, ce soir…

"Tout à fait !" ajouta Carlos, qui voyait avec satisfaction que nos deux jumeaux se laissaient tenter. "Et qu’on soit bien d’accord : on ne vous achète pas… Les plats qu’on vous proposera doivent être votre seule et unique tentation."
"Je suis d’accord." Et je le pensais.

  Proposer de l’argent à quelqu'un pour lui faire déguster mes meilleurs plats, cette idée ne me serait jamais venue en tête – même pour gagner un pari ! Et puis, Carlos jouait sur du velours. Il savait bien que je n’avais pas d’argent pour gagner la complicité de l’un ou de l’autre. Sans avoir le nez dans mes comptes, il devait bien se douter que j’en étais encore à rembourser mon emprunt pour l’appartement que j’occupais. Mes affaires démarraient bien, mais bon : elles démarraient…

  Giuseppe, le chef de Carlos, ramena un peu de bon sens dans notre conversation.

"Il vous faut quand même leur coopération pour qu’on puisse juger des résultats…"
"Comment ça ?"
"On doit les peser avant et après, non ?"
"C’est vrai, ça..." L'idée d’avoir à creuser encore dans mon budget me donna des sueurs froides, tout d’un coup. "Combien voudriez-vous qu’on vous paie pour être pesés en notre présence, au début du pari et un mois plus tard?"

  Les deux frères échangèrent un regard – et je connaissais ce regard ! S’il y a bien une chose que Julien et Jérôme aiment par-dessus tout, après eux-mêmes et un festin proposé gratuitement, c’est bien l’argent… 

  Connaissant leurs goûts de luxe, je n’osais imaginer la somme qu’ils allaient nous demander. Mais, à ce stade, ils étaient prêts à nous prendre au sérieux, et ils me semblaient au moins aussi décidés que Carlos à tenter l’expérience.

"C’est tout ce qu’on aura à faire ?" Jérôme demanda timidement, un peu sur ses gardes. "Juste nous peser ?"
"Oui."
"On sera pas obligés de manger, en fait."
"Au contraire !" renchérit Carlos, d’une voix suave pour les tenter une fois pour toutes. "Vous serez libres de manger tout ce qu’il vous plaira de manger. Imagine, Jérôme que mon chef te prépare tous les plats qui te feront envie, matin, midi et soir pendant un mois, dans la cuisine de ton restaurant préféré..."
"Et tu pourras venir manger chez moi, autant que tu voudras..." dis-je à Julien, en essayant de ne pas être en reste.
"D'accord !" répondit Jérôme. "Ça sera mille euros pour chaque fois que vous me ferez monter sur la balance."

  Je m'y attendais, mais je préférai fermer les yeux et respirer un bon coup pour ne pas tomber dans les pommes. 2000 euros chacun ? La vache…

"Tu y penses sérieusement ?" Julien regardait son frère du coin de l’œil, toujours aussi complice mais un peu inquiet devant tant de décisions prises aussi brusquement.
"Bah, pourquoi pas ?"
"Tu vois bien qu’ils se foutent de nous."

  Tout le monde nous regardait. Au fait ! il fallait que je marque mon territoire aussi.

"Tiens !" Je pris mon carnet de chèques, et je signai un premier chèque de mille euros – de quoi faire hurler ma banquière, mais je réglerais ça avec elle demain au téléphone. "Si c’est ce qu’il te faut pour te convaincre, je veux te voir sur mon pèse-personne, lundi matin. Tu vois, je me fous pas de toi."

  Julien regardait mon chèque comme un poisson regarde un appât bien appétissant – sans penser une seule seconde qu’il pourrait y avoir un hameçon accroché derrière, bien sûr ! Carlos, beaucoup plus sûr de lui que je n’avais tenté de le montrer à nos invités, signa un aussi beau (et gros) chèque pour Jérôme.

■ ■ ■

  Comme convenu, le pari devait commencer le lundi suivant. Selon notre accord, je devais m’occuper de nourrir Julien trois fois par jour, et Giuseppe ferait de même avec Jérôme. Mais, pour commencer, nous devions nous réunir chez moi pour peser nos deux sujets d’expérience.

  Avec le temps de la réflexion, Carlos estimait que nous avions payé le prix fort pour seulement lire un chiffre sur une balance et il imposa aux jumeaux des conditions dignes des préparatifs d’un match de boxe professionnelle – à commencer par un point qui m’amusa beaucoup : la pesée en maillot de lutteurs très courts et bien moulants, avec mesures au niveau du tour de taille, entre autres...

  Si son intention était de donner une "leçon" aux deux frères, c’était raté... Julien et Jérôme étaient fiers de leur physique, non seulement identique à en avoir le vertige mais sérieusement désirable. Ils étaient minces, c’est vrai, mais pas aussi maigres que je le disais en commençant. Ils faisaient du sport, et ça se voyait. Ils avaient assez d’argent pour ne pas avoir à travailler, et c’était visible aussi – pour un œil attentif, en tous cas.

  Enfin, j’étais bien placé pour savoir qu’ils ne se laissaient pas mourir de faim ! Tout simplement, ils étaient taillés comme des mannequins, des gravures de mode, suffisamment étoffés pour que leurs pectoraux soient juste bien dessinés, avec de beaux bras, des épaules rondes et larges, une taille fine et des hanches un peu grêles mais de belles fesses bien rebondies, des cuisses et des mollets musclés. Pour ne rien gâcher, on peut dire que leurs maillots de lutteurs étaient remplis assez généreusement, au niveau du slip, pour expliquer leurs succès féminins – et, si je me laissais tenter à croire certaines rumeurs persistantes, également masculins…

  Ils n’étaient pas loin de défiler pour nous, et ils posaient plutôt qu’ils ne se tenaient droit, en montant sur la balance. Jérôme portait un maillot rouge vif, et Julien un maillot bleu électrique – comme pour bien les mettre en condition, à la limite de la compétition sportive.

  Mais la mécanique est une chose tellement bête qu’elle ne retenait que des chiffres, avec tout ça – des chiffres assez décevants, puisque Jérôme pesait 78,8kg et Julien 78,6kg... Naturellement, l’un comme l’autre mesurait 1m78 – et pas un centimètre de moins.

  Giuseppe invita Jérôme à le suivre dans ma cuisine, où je lui avais laissé carte blanche pour qu’il prépare ce qu’il souhaitait proposer comme plats avec ses propres ingrédients et ses propres ustensiles. Pour aujourd'hui, je devrais me contenter de cuisiner dans le salon, en installant Julien confortablement dans la salle à manger.

  Je ne pouvais m’empêcher de relever le petit sourire de Carlos : "Son" jumeau était déjà un peu plus lourd, et on pouvait donc s’attendre à ce qu’il mange mieux – et surtout, à ce qu’il grossisse plus que "le mien"…

"Allez, t’en fais pas, Julien !" dis-je pour rigoler. "Tu le dépasseras bientôt."
"Laisse tomber..." Julien me répondit, l’air sombre. "On se voit dans un mois. Je me casse."

  Sur le moment, je n’en croyais pas mes oreilles. Julien me faisait presque la gueule – alors que, pour me mettre encore plus dans l’angoisse, Jérôme avait suivi Carlos et Giuseppe dans la cuisine si docilement. Ils devaient déjà être en train de l’encourager à s’empiffrer sans retenue…

"Mais... pourquoi ? Je pensais que ça vous amusait, Jérôme et toi."
"Non, plus j’y pense et plus je trouve ça... pas net. Jérôme fait ce qu’il veut, mais moi je me casse."
"Attends, sois sympa. Tu veux même pas goûter ce que j’ai préparé pour toi ? J’ai travaillé dur, tu sais, pour que tu te régales avec ma recette de médaillons de homard."

  Je n’avais pas oublié que Julien avait littéralement dévoré mes fameux médaillons de homard en terrine, lors de cette soirée où le pari avait été lancé – je dis "fameux", mais justement : lorsque j’avais demandé leur avis à nos invités, ils se souvenaient seulement de les avoir vus sur le buffet. Pour le goût, aucune idée… J’en avais préparé quarante, et Julien n’en avait pas laissé un seul pour les autres.

  Visiblement, j’avais fait le bon choix, puisqu'il ne parlait déjà plus de "se casser". Je jouais quand même très serré – en même temps, j’entendais des bruits venant de la cuisine : aucun doute possible, Jérôme se régalait de bons petits plats… et moi, j’attendais toujours que "mon" jumeau se mette à table.

"Bon..." Julien finit par se laisser tenter. "Je vois que t'as fait un effort, c’est bien... Mais si tu penses que je vais prendre du poids, tu te mets le doigt dans l’œil !"

  Une fois assis, toujours dans son maillot moulant, il commença par manger un médaillon bien tartiné de mayonnaise – et puis un autre – et encore un autre… Plus il mangeait, plus il se pressait pour manger. Après le homard, je lui servis des plats de poulet bien relevés, juste un peu épicés comme je savais qu’il les préférait – avec un grand plat de riz. J’aurais dû acheter un plus grand plat, tellement il dévorait.

  Je commençai à respirer.

■ ■ ■

  Les jours suivants me laissèrent une impression bizarre. Visiblement, les deux frères tenaient à nous remettre à notre place, Carlos, Giuseppe et moi : ils nous regardaient de haut, avec un petit sourire narquois – Jérôme un peu moins, Julien un peu plus – comme pour nous rappeler que notre petit pari était un jeu que l’on pouvait gagner entre nous, mais que l’on ne pouvait que perdre contre eux et leur fameux métabolisme de chaudière à charbon…

  Pour être honnêtes, nous nous étions montrés un peu trop confiants, Carlos et moi, le premier jour où nous avions entrepris de nourrir les deux frères. Après le repas de midi, j’étais émerveillé devant l’appétit de Julien – et j’avais toutes les raisons d’être satisfait : il avait tout mangé jusqu'à la dernière bouchée, son ventre était visiblement rempli à souhait. Son maillot de lutteur était gonflé comme un beau ballon bleu, au niveau de l’estomac. Mais quelle ne devait pas être ma surprise en voyant Jérôme sortir de ma cuisine, suivi de Carlos et Giuseppe dont le sourire n’était modeste que parce que celui de son employeur était triomphant ! Le beau garçon avait dû manger sans s’arrêter pendant des heures, pour être aussi plein à bloc. Son maillot rouge faisait encore mieux ressortir son bide comme une tomate bien mûre…

  Mais voilà – le lendemain matin, lui et son frère se présentaient devant nous pour leur petit-déjeuner, aussi minces et aussi élancés que la veille.

  Ils nous posaient sans cesse des problèmes, en fait. Pour commencer, impossible d’obtenir que l’un des jumeaux mange chez moi pendant que l’autre mangerait ailleurs. Il fallut que Carlos intervienne pour les convaincre. Après une semaine, je pouvais enfin vraiment utiliser ma cuisine pour nourrir Julien tous les jours. Je n’oubliais pas que Giuseppe disposait de moyens formidables au restaurant – j’en avais assez profité, lorsque nous avions eu à nourrir les deux beaux garçons sur son terrain…

  De jour en jour, une complicité nouvelle s’était établie entre Giuseppe et moi. Loin de nous mettre en compétition, ce pari nous obligeait à cuisiner pendant des heures et des heures, en grandes quantités, tout en nous surpassant continuellement. Et lorsque les frères Dugay rentraient chez eux – très tard, après un dîner aussi copieux que possible – nous terminions la soirée avec un verre de vin et un échange de conseils ou de points de vue, en bons camarades.

  Giuseppe, qui était maintenant officiellement en couple avec Carlos, n’approuvait pas toujours les décisions qui nous avaient conduits à cette curieuse expérience culinaire. Mais, surtout, il n’appréciait pas l’attitude de Julien et Jérôme, qu’il trouvait presque méprisante.

"Je veux bien qu’ils sont très mignons. Mais quel âge ils ont ? Vingt ans ?"
"Vingt-deux ans."
"Ma grand-mère disait toujours : Si tu n’es pas belle à vingt ans, tu ne seras jamais belle... Mais ils me tapent sur les nerfs avec leurs petits sourires satisfaits, et leurs commentaires, et leur métabolisme."
"Je comprends..." Je dois dire que je partageais son opinion. "Pourtant, tu t’en sors bien. Jérôme est moins difficile que Julien, pour ce qui est de l’appétit."
"Je ne pense pas. Ils ont le même appétit."
"Jérôme n’est pas plus docile ? Je croyais..."
"Ah ah..." Giuseppe me jeta un regard amusé. "Tu as remarqué ça, mais tu as mal compris. C’est pour nous défier qu’il se montre aussi docile. Quand il est assis à table, il me regarde avec l’air de dire : Vas-y, donne-moi ce que tu as de meilleur à manger ! Encore ! Encore ! Je peux manger tout ce que je veux, autant que je veux, et tu ne me feras pas prendre un gramme !"
"Tiens... Je n’y avais jamais pensé."
"Ça me plaît que tu aies remarqué ça, parce que je voulais te dire une chose."
"Oui ?"

  Giuseppe se pencha vers moi. Nous étions seuls, mais il baissa la voix.

"On est trop gentils avec eux. J’ai vu ce que tu préparais pour Julien. Carlos m’avait demandé de ne cuisiner que ce que Jérôme préfère, parmi ce que je fais de plus recherché. C’est bien, mais on pourrait faire beaucoup mieux."
 "Comme quoi ?"
 "Juste mieux. Des plats plus appétissants, plus nourrissants… plus gras!"

  J’étais tout oreilles…

"Je comprends ce que tu veux dire, mais est-ce qu’ils se laisseront faire ?"
"Ils ont pris goût à nos repas. Ils n’en manquent pas un seul. A notre tour de leur montrer qui mène le jeu. Voilà. Je voulais juste être honnête avec toi, mais puisqu'on est partis sur ces règles du jeu, et qu’on va les peser pour nous départager… Clairement, j’ai bien l’intention d’engraisser Jérôme autant que je pourrai le faire engraisser !"
"D'accord. Et j’en ferai autant avec Julien !"

  Giuseppe avait raison. Les jumeaux ne manquaient jamais un repas. Ils aimaient tellement la nourriture et l'attention qu’on leur portait qu’ils avaient peine à contenir leur enthousiasme. Après une semaine où ils s’étaient plutôt présentés en retard, l’air aussi peu motivés que possible, ils avaient plusieurs minutes d’avance dès le matin, et je voyais Julien impatient de manger, avec des grognements de satisfaction quand je lui servais son petit-déjeuner.

  Naturellement, Carlos essayait de deviner si nos deux sujets bien nourris prenaient du poids – et, surtout, lequel en prenait plus que l'autre ! – mais il devait constater, comme moi, que Jérôme et Julien restaient raisonnablement minces... J'en étais malade. Comme pour nous provoquer, ils faisaient exprès de porter des T-shirts et des shorts qui mettaient en évidence leur physique avantageux. S'ils avaient engraissé, tout le monde l'aurait remarqué.

  Pourtant, Giuseppe me redonnait de l'espoir : Jérôme se goinfrait de plus en plus – Il n'y avait qu'à compter les plats à la fin d'une journée pour s'en apercevoir. Je fis le même compte pour Julien, sans même le laisser soupçonner que j'augmentais les quantités de tous ses repas, de jour en jour. Avec un petit effort de mémoire, j'arrivais à la conclusion que, comme Jérôme, Julien avalait au moins deux fois plus de nourriture que lorsque nous avions commencé ce pari.

  Il fallait bien que toutes ces calories soient stockées quelque part.... Carlos était d'accord avec moi : sans être devenus bouffis et replets comme nous aurions peut-être imaginé les voir devenir – dans nos rêves les plus fous – Jérôme et Julien avaient certainement pris du poids... et du gras. Mais cela se devinait à peine, ou plutôt cela faisait tellement plaisir à voir qu'on trouvait simplement que les frères Dugay n'avaient jamais paru en aussi bonne santé. Surtout depuis la perte de leurs parents. De bonnes joues roses et souriantes, des courbes sensuelles et gracieuses sur les dance-floors, de belles fesses plus rebondies que jamais – je ne me lassais pas de les voir évoluer ainsi en dansant. Et en mangeant !

  Carlos avait mis au point une méthode pour nourrir Jérôme, mais Giuseppe l'avait perfectionnée : il s'agissait de l'entourer d'un très grand nombre de plats, petits et grands, et de l'encourager à se servir et se resservir au hasard. Giuseppe rajoutait des plats partout où Jérôme avait creusé une large brèche, sur la table – et, au fur et à mesure que le temps avançait, il lui offrait des délices toujours plus tentants, et toujours plus nourrissants. Cette méthode avait du bon : Jérôme se jetait sur tout ce qui se trouvait à sa portée, sans bien se rendre compte des quantités qu'il avait déjà ingurgitées. Il repartait toujours gavé à bloc…

  Dès le début, Julien s'était montré plus difficile, et j'avais dû me montrer patient et gentil, limite subtil en quelque sorte, pour l'amener à s'empiffrer comme son frère... Il n'aurait jamais accepté plus d'un plat à la fois, et je ne voulais pas le mettre en colère en lui présentant un plat trop chargé – il était plus intéressant de lui donner envie de réclamer, puis de le servir copieusement et de le mettre devant ses responsabilités. Après avoir reçu "trop peu" de tel plat, il ne pouvait pas se plaindre si je le resservais "trop" – et, tout en m'accusant de lui tendre des pièges pour qu'il se force à finir, il en mangeait jusqu'à la dernière bouchée. 

  S'il voulait jouer au plus malin, il réclamait encore une troisième assiette – mais j'étais plus malin que lui, et alors il devait finir et rester assis pour le plat suivant. Je le laissais "respirer" entre les plats, mais il était aussi impatient que son frère, dans le fond, et il se jetait sur ce que je lui servais ensuite. Chaque repas devenait une aventure, où il ne savait plus où donner de la tête tant les parfums et les goûts de toute cette nourriture l'enivraient – mais où son estomac se remplissait, se remplissait, se remplissait encore...

  Ma méthode était malheureusement plus délicate que celle de Carlos : si je m'y prenais mal, ou si Julien montrait soudain moins d'appétit que prévu pour tel ou tel plat, il me disait qu'il n'avait plus faim – ou il me disait d'arrêter de le gaver – enfin il s'en allait. De toute évidence, dans les premiers temps, Julien se goinfrait moins que Jérôme.

  Au moins, ces difficultés m'encourageaient à vraiment piquer son appétit, à le provoquer de manière calculée – de manière sensuelle aussi : j'en arrivais à composer un repas comme une symphonie, avec des combinaisons de toutes sortes pour le rendre littéralement esclave de ses papilles... Et, de toute évidence, Julien était un excellent sujet de recherches. Je ne pensais pas me tromper en comptant les plats : il y en avait bien trois fois plus qu'au départ. Julien mangeait déjà mieux que Jérôme !

  Un autre signe ne trompait pas. Les deux frères disposaient toujours de toute leur journée mais les premiers petits-déjeuners duraient une demi-heure, avec une heure pour le déjeuner, puis une heure ou une heure et demie pour le dîner. Nous avions observé ces durées lorsque Julien et Jérôme mangeaient ensemble.

  Après deux semaines, Jérôme restait une heure avec Giuseppe pour son petit-déjeuner, ses repas de midi duraient une heure et demie, et ses repas du soir duraient facilement deux heures. De son côté, Julien ne restait qu'une demi-heure au petit-déjeuner – il se levait souvent tard, et il était souvent pressé – mais il restait deux heures avec moi pour son repas de midi, et au moins trois heures pour son repas du soir. Il ne repartait pas tant que son ventre n'était pas rempli à en éclater.

"Oh non, par pitié, non..." me dit Julien en gémissant, un soir. "Pas des burritos !"

  Cela faisait maintenant seize jours que nous avions trouvé notre rythme de croisière. Je l'avais rôdé à la perfection. A ce stade du dîner, Julien avait déjà mangé pendant au moins deux heures. Mais je venais de lui présenter mes fameux burritos – un de ses plats préférés, surtout frits en mode chimichanga. Il faut croire que je tenais à le récompenser, maintenant qu'il se montrait mieux disposé envers moi et mes bons petits plats... bien nourrissants.

"Je sais ce qu’il te faut, je l’ai lu dans tes yeux. Tu en avais envie, tu vas te régaler !"
"Arrrgh, espèce de sadique…" Julien protestait faiblement en caressant son estomac dangereusement rebondi et en rajustant son short indéniablement trop serré autour des hanches.
"Tu dois être trop mal là-dedans..." Je lui donnai une bonne tape sur les cuisses. "Pourquoi tu déboutonnes pas ton short ?"
"T'as raison, je ferais aussi bien… Oooof..." Suivant mon conseil – et à ma grande satisfaction – il ouvrit le bouton de son short, et son ventre fit le reste pour faire descendre sa braguette jusqu'en bas. "C'est juste que ça met un sacré coup à mon métabolisme."

  Il me lança un beau sourire, toujours fier et provoquant, mais aussitôt après il se mettait à s'empiffrer avec un burrito bien gras dans chaque main.

"Quel est le problème avec ton métabolisme?"
"Euh... Hmmmph… Ben, je sais pas. Je pensais..."
"Sérieusement, tu pensais que tu pouvais manger tout ça et ne pas prendre au moins un peu de poids?"
"Sérieusement, ouais..." Au moins, Julien ne se dégonflait pas. Mais son ventre non plus. "Tu vas trouver ça con, mais j'ai essayé de mettre un corset, avant-hier, pour avoir l'air aussi mince qu'avant. Hmmmph... J'ai trop détesté, j’ai laissé tomber tout de suite. Hmmmph… Je pouvais pas respirer..."
"Un corset ? Mais ça se voit."
"Pas sous le T-shirt. Jérôme en a porté un pendant trois jours, mais il étouffait. Alors il me l'a passé. J'ai pas tenu cinq minutes. Hmmmph..."
"Ah ouais..."

  La conversation de Julien m'amusait – sauf pour ce dernier détail : est-ce que Jérôme était déjà beaucoup plus potelé que son frère ?

"Vous allez toujours courir, le matin ?"
"Au début, on faisait exprès de rester un quart d'heure de plus, en y allant à fond. La semaine dernière, on a un peu réduit le rythme. Hmmmph... Je passe trop de temps avec toi..."

  Il attaquait déjà sa quatrième assiette de burritos, à belles dents.

"Et la piscine ?"
"Bah… on nage."
"Sans sortir de chez vous..."
"Puisqu'on a tout ce qu'on veut sous la main... Hmmm hmmmph, ils sont trop bons, tes burritos."
"Enfin, vous faites toujours du sport."

  Julien fit une pause – tant qu'à consacrer un moment pour se montrer honnête envers moi, il voulait peut-être en profiter pleinement, là encore, pour s'ôter un poids de sur le cœur.

"Tu sais, après un repas comme ça, on passe surtout un bon moment à digérer..."
"Oui, je me rends bien compte."
"Tu te rends compte de que dalle !" Julien protestait déjà – il avait dû retrouver un second souffle. "Quand je rentre à pied jusqu'à chez moi, faut que je m'arrête deux fois pour m'asseoir sur un banc. On aurait dû prévoir que tu me payes le taxi, tiens !"
"Quoi, c'est pas si loin jusqu'à chez toi."
"Ouais, en bagnole. Si je veux le faire en mode marathon, je souffle comme un phoque."

  En attendant, ça ne l'empêchait pas de se goinfrer comme un porc…

"Écoute, c'est le jeu. On s'est mis d'accord pour continuer comme ça pendant encore deux semaines."
"Moi, j'en peux plus. Tes chimichangas m'ont carrément achevé..."
"Dis pas ça... Devine ce que je t'ai préparé pour la suite."
"Quoi, y a une suite ? Tu veux ma mort !"
"Allez, devine. On reste au Mexique..."
"Putain, j'y crois pas... " Il y avait un vrai feu d’artifice dans ses beaux yeux bleus. "Me dis pas que t'as fait des enchiladas..."
"Je t'ai préparé MES enchiladas. Et tu vas t'en régaler de la première à la dernière bouchée !"

  Julien pouvait encore protester ou se frotter le ventre autant qu'il voulait – quand je posai le plat sur la table, il avait déjà capitulé.

"T'es un vrai bourreau, ça devrait pas être légal de cuisiner aussi bien..."
"Allez, un petit effort, je te fais manger les premiers. Ta mission à toi, c'est de tout bien avaler."
"Tu me feras manger les autres aussi, je suis à bout de force..."
"Comme tu préfères, mais faudra TOUS les manger, alors !"
"Arrrgh, tu vas me faire éclater..."

  Après trois assiettes d'enchiladas richement remplis, avec des œufs au plat, du fromage fondu, des haricots rouges et beaucoup de riz, Julien se remit à gémir – mais sur le mode du pur délice.

"J'en peux plus... Hmmmph... C'est trop bon."
"Il y en a plein d'autres. Et plein de haricots encore. Rien que pour toi. Profites-en."
"T'as raison, ressers-moi... Hmmmph..."
"Allez, allez ! Encore une bouchée ! Et puis, t'en fais pas pour ton métabolisme..."
"Oh, mon métabolisme… Hmmmph... ça va. C’est juste que je me sens super lourd."
"Maintenant ? C’est normal, non ?..."
"Pas juste maintenant… Hmmmph… Même quand je me lève, le matin…"
"C'est quoi, le problème ? Le fait que tu prends du poids ?"

  Je ne m'attendais pas à le voir hésiter sur cette question.

"Non, le poids c'est juste un chiffre... Hmmph hmmmph... Encore !"
"Qu'est-ce qui te dérange alors, dans tout ça ?" Comme il me laissait le gaver, je pouvais me permettre de le taquiner un peu, en lui pressant doucement le ventre. "Que tu engraisses ?"
"Non, ça me dérange pas de grossir."
"ça te dérange pas de grossir..."

  Depuis quelques temps, je dois avouer que Julien me paraissait de plus en plus irrésistiblement séduisant – mais après un aveu pareil, j’avais du mal à me tenir juste assis à côté de lui. Je devrais peut-être déboutonner mon jean, aussi…

"Euh... Hmmmph, comment te dire ? C'est plutôt toutes ces remarques à la con que tu entends à propos de ça. Comment les autres vont me tanner le cuir, dès qu'ils vont vraiment voir que j'ai grossi."
"Oui, bah... et alors ? Tu les envoies se faire foutre."
"Non, ça marche pas comme ça."
"Et comme ça ?" Je lui fourrai directement la bouffe dans la bouche. "Hein ? Y a rien de plus simple. T'as qu'à leur dire que tu le fais exprès."
"Quoi, que je fais exprès de bouffer ?"
"Mieux : que tu fais exprès de grossir."
"T'es un grand malade, toi."
"Mais non, écoute-moi..." Et je continuais à le nourrir sans qu'il oppose la moindre résistance. "Si les gens voient que t’as grossi, juste parce que tu t'es laissé aller, comme ils diront, ils se sentiront plus malins que toi et ils te traiteront comme une merde. Mais si tu leur dis que c'est exactement ce que tu souhaites, et si en plus tu ajoutes que c'est pas évident et que c'est pas donné à tout le monde d'y arriver, tu vas voir qu'ils sauront pas quoi te répondre."
"Ils auront rien à me répondre! Ils diront juste que je suis cinglé. Pourquoi je voudrais grossir exprès ?"
"Je sais pas. On peut trouver tout un tas de raisons. Penses-y un peu, tu trouveras certainement une idée qui te plaira et qui laissera tout le monde cloué sur place. Au fait, tu as une idée du poids que tu as pris jusqu'ici ?"
 – "Quoi, tu veux me peser maintenant ? C'est toi qui vois, mais ça coûte mille euros."
"Ah ouais. Excuse, j'avais oublié. Mais bon, je peux bien attendre la fin du mois."
"Voilà... Attends, me dis pas que j'ai fini les enchiladas !"
"Tu as l'air déçu."
"Non, c'est pas ça, mais... euh... t'en as pas d'autres ?"

  Je lui apportai le second plat d’enchiladas – carrément débordant de poulet, de sauce et de poivrons.

"Tu as bon appétit ce soir !"
"Je m'en rends bien compte!" Je n'avais jamais vu Julien aussi content de lui-même. "C'est peut-être parce que je respire mieux..."
"Certainement..."

  Après avoir fini les enchiladas que j’avais préparés avec plus de fromage, plus d’œufs, plus de haricots et plus de sauce, sans compter le kilo de riz bien relevé, Julien ne put s'empêcher de lâcher un énorme rot.

"BUUUUUUUUURRRRRRRRRRRP !"
"Eh ben ! Faudra que je t'en fasse plus souvent, des enchiladas..."
"Sadique..." gémit Julien en souriant. "Mon bide va éclater...”
"Mais non, tu viens de faire un peu de place !"

"J'espère qu'on passe aux desserts, alors !..."

■ ■ ■

  Deux jours plus tard, Jérôme et Julien nous envoyèrent un message inattendu : Si nous voulions les nourrir comme prévu, ce serait chez eux et pas ailleurs. Ni Carlos ni moi n'avions jamais été invités chez eux... C'était vraiment une maison magnifique, dans une propriété privée avec gardien. En suivant ses instructions, je retrouvais Julien dans une grande salle à manger. La cuisine était tout à côté. Mais ça ne devait pas être la seule, puisque Carlos et Giuseppe étaient partis ailleurs pour s'occuper de Jérôme...

  Même dans ce nouvel environnement, je servis un magnifique petit-déjeuner complet à mon jumeau de compétition. Julien avait remis son short – vraiment par défi, vu comment ses cuisses s'étaient renforcées.

  À la fin du repas de midi, malgré tous ses efforts, il ne pouvait plus tenir.

"Ooooof!" soupira-t-il, en se déboutonnant complètement. "Je vais devoir investir dans de nouvelles fringues."

  Julien s'éclipsa pendant que je cuisinais. Au moment de servir le dîner, je le vis revenir en maillot de bain moulant – naturellement – avec une robe de chambre en éponge. Il avait au moins digéré au bord de la piscine. Et il devait avoir bien digéré.

  Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit suivi par son frère, en revanche – dans la même tenue. Comme toujours, les deux frères jumeaux faisaient pratiquement la même chose, presque au même endroit et autant que possible en même temps !

  Je tâchais de ne pas trop regarder ce que pouvait me révéler la robe de chambre de Jérôme, qui devait avoir passé plus de temps au sauna, tant il était rouge et trempé. Mais, ne serait-ce qu'au niveau du visage, il était évident que le beau garçon était plus joufflu – comme son frère – un peu plus que lui, peut-être – ou un peu moins ?

  J'étais encore en cuisine, et ma présence ne devrait pas les déranger. Ou plutôt, ils n'avaient pas idée que je me trouvais dans la pièce à côté. Je n’étais pas en train de faire tourner un mixeur ou un robot. Seuls l'un avec l'autre, ou se croyant seuls, mes deux jumeaux se laissaient complètement aller.

"Eh ben, c'est quoi, ça ? Tu prends du bide, mon gros..." Jérôme vint tâter le ventre de son frère.
"C'est rien, je suis encore plein avec mon repas de midi... J'ai trop bouffé, aujourd'hui !"
"Moi aussi... Enfin, quand même ! Ton estomac est certainement plein comme le mien, mais comment il est bien enrobé !”
"Bah toi aussi ! Tâte-moi ce ventre. On aurait moins de rembourrage sur un ours en peluche."
– "C'est vrai, je me suis étoffé. Mais j'ai grandi aussi."
– "Ah bon ?"
– "Je suis aller vérifier, ce matin. J'ai pris deux centimètres, je suis à 1m80. Tu vas voir, tu feras petit et maigrichon à côté de moi, bientôt !"
– "C'est curieux, mais je te trouve pas plus grand. Juste plus gros."
– "Attends, tiens-toi droit devant moi... C'est drôle, tu aurais pas grandi aussi?"
– "Faudra que je vérifie. C'est possible. Avec tout ce que je bouffe..."
"Allez, sois honnête. T'as grossi !"
"C'est clair, j'ai dû prendre quelques kilos..." 

  Julien et Jérôme n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre. 

– "Toi aussi, non ?"
"M'en parle pas ! J'en peux plus, j'éclate... Giuseppe est trop fort pour moi, il me gave comme une oie !"

  Tels que je les voyais maintenant, discrètement, il me semblait que Jérôme se montrait un peu moins vorace que Julien, mais je pouvais me tromper : il mangeait remarquablement bien !

■ ■ ■

  Vers la fin de la troisième semaine de notre pari – qui ressemblait de plus en plus à une semaine de gavage intensif, pour ne pas dire industriel – on pouvait voir que nos sujets d’expérience s’étaient bien alourdis. En y regardant un peu plus attentivement, lorsque les deux jumeaux se tenaient l’un à côté de l’autre, on pouvait même deviner que Julien s’était empâté un peu plus généreusement que son frère.

  Carlos s’en était bien aperçu – et les méthodes qu’il entendait pratiquer sur Jérôme ne devaient pas me rassurer. Giuseppe me disait, de temps en temps, sur un ton mi-sérieux mi-moqueur, que le beau gros garçon s’en sortirait "sain et sauf", juste un peu plus gras que ne l’aurait recommandé un médecin – quant à moi, je continuais à nourrir Julien selon ma méthode. J’ajoutais plus de beurre dans les plats, dans les sauces, je tâchais d’enrichir mes recettes tout en leur conservant leurs saveurs.

  Il fallait que Julien conserve l’avantage sur son frère, et j’étais bien décidé à le maintenir en léger surpoids par rapport à Jérôme, qui s’empiffrait dans une autre aile de la maison familiale. Les repas duraient des heures. A la fin d’une journée, Giuseppe et moi tombions écrasés de fatigue. Nous avions fini par occuper des chambres d’amis. 

  Enfin, c’était presque devenu un concours pour déterminer lequel des deux frères pousserait les rots les plus sonores et les plus résonnants, d’une aile à l’autre de la grande maison…

■ ■ ■

  Un samedi soir, à une soirée où nous avions tous été invités, j’entendis une fille qui draguait Jérôme.

"Wow ! On voudrait plus jamais sortir s’éclater en boîte sans ton frère et toi !"

  Dans la même soirée, un beau mec que je connaissais bien l’avait rejoint sur la piste de danse, et le draguait à son tour.

"C’est drôle, depuis le temps qu’on se connaît, je t’avais jamais vu aussi bien danser. C’est un régal pour les yeux..."

  Jérôme laissait dire les uns et les autres. Il était habitué à ce genre de compliments, mais il y avait quelque chose de plus dans ces petites phrases d’accroche – quelque chose de sincère, d’enthousiaste, même de plus sensuel qu’avant. Et il y avait quelque chose de nouveau avec Jérôme : il disait merci, et il répondait gentiment, et il retournait même le compliment. On n'en revenait pas. Tout le monde dans la salle où nous étions n’avait d’yeux que pour Julien et lui.

"Sérieux..." demandait une fille un peu bourrée à Jérôme, qui venait de finir un petit numéro de danse en duo avec Julien, en plein milieu de la piste et pour le ravissement de tous. "C’est quoi, votre secret ?"
"Je sais pas..." répondit Jérôme en rougissant de manière absolument irrésistible. "C’est peut-être parce qu’on se sent bien comme on est."
"Et qu’on mange enfin à notre faim !" ajouta Julien en riant, avant de repartir vers de nouvelles aventures bras-dessus bras-dessous avec son frère.

  On pouvait le prendre comme une blague, mais c’était vrai… On n’avait jamais vu les frères Dugay dans de meilleures dispositions. Quant à moi, j’en étais venu à les aimer presque autant que je les désirais. Ils étaient toujours aussi beaux gosses, mais avec ce petit quelque chose en plus qui les rendait sympathiques, agréables, faciles à vivre.

  En fait, plus ils devenaient dodus, et plus ils devenaient sexy – à tel point que personne n’avait encore fait de commentaires désobligeants, comme Julien le craignait.

  Au cours d’une autre soirée, je me retrouvai un peu perdu en back-room, dans le noir. Sur mon chemin, je trouvai Julien et mon instinct fit le reste. Je le plaquai contre un mur et je l’embrassai avec toute la sensualité que ce moment méritait. Il se laissa faire. Ça ne semblait pas lui déplaire, mais lorsqu'il rouvrit les yeux, ce fut pour détourner le regard et me dire, sur un ton presque choqué

"Sois pas ridicule..."
"Qu’est-ce qui est ridicule ?"
"Ben... Euh... On se connaît depuis un bail, et maintenant… Tu vois ?"

  Il se faufila aussi vite que sa belle bedaine le laissait libre de passer entre le mur et moi. L’air de rien, il était toujours agile comme une anguille. J’en restai cloué sur place. Je ne passai pas une nuit blanche pour autant, et il ne devait pas m’en vouloir non plus – puisque je le retrouvais dans son salon, pour le petit-déjeuner. J’étais bien décidé à le servir aussi copieusement que possible, et son appétit dépassait encore toutes mes attentes…

  Mais les meilleures choses ont une fin. J’étais d’accord avec Giuseppe pour dire que c’était déjà bien que de telles "meilleures choses" aient un commencement, à un moment dans la vie, mais nous étions au bord de l’épuisement complet, lui et moi. Enfin, c’était le jour de la pesée – après un mois qui avait passé trop vite, à mon goût. Carlos attendait que les frères nous rejoignent dans leur salle de sport.

"Alors, lequel des deux aura grossi le plus ?”
"Je sais vraiment pas…"  Carlos ne s’avouait jamais vaincu. "Tu avais pris un peu d’avance, il y a dix jours, mais Jérôme a montré un bel appétit, ces derniers temps. On sera peut-être surpris."

  En fait, nos deux sujets avaient commencé à porter des vêtements plus amples, depuis une bonne semaine : des jeans taille basse et plus baggy, des T-shirts larges avec des plis et des doublures, enfin tout ce qui pouvait donner le change sur la corpulence réelle de l’un ou de l’autre. Mais, en leur faisant porter les mêmes maillots de lutteurs que lors de leur première pesée, Carlos avait trouvé le moyen idéal de se venger. Sans surprise, ils avaient grossi. Et, sans surprise, mon jumeau avait plus grossi que celui de Carlos.

  Jérôme était visiblement serré dans son maillot, et un beau petit ventre rond tendait le tissu avec des poignées d’amour qui promettaient de devenir bien dodues si on les laissait faire. Il était bien portant et un peu plus épais par tout le corps, avec un petit changement dans sa démarche aussi, que je trouvais sensuelle à se damner…

  Mais Julien, c’était autre chose – son maillot devait lui faire mal tellement le tissu avait l’air tendu à en éclater autour de sa taille. Le petit ventre que portait son frère ne pourrait que ressembler à celui-ci, pourvu qu’on le nourrisse avec soin pour le faire grossir encore un peu. Ses poignées d’amour étaient déjà un peu plus prononcées. Tout son corps était magnifiquement bien en chair, solide et juste comme un fruit un peu plus mûr, un peu plus savoureux que celui de Jérôme. Je ne pouvais pas détacher mes yeux de son bide rond et moulé à souhait, en fait.

"Euh… Tu es toujours avec nous ?"

  J’étais tellement émerveillé par cette vision de la bedaine de Julien en maillot bleu devant moi que j’en avais perdu la notion du temps – de l’espace – de la mesure – de l’équilibre…

  Les deux frères éclatèrent de rire.

"Bon ! C’est pas tout ça. Lequel monte sur la balance en premier ?"
"C’est vraiment nécessaire ?" Je trouvais la différence de volume assez significative, entre nos deux lutteurs. "Il me semble que j'ai gagné, non ?"
"Minute, minute ! J’ai payé mille euros pour avoir le droit de peser Jérôme," trancha Carlos. "Pour ce prix-là, il va me faire le plaisir de monter sur le pèse-personne et de me laisser mesurer son tour de taille et tout ce qu’on jugera utile de vérifier comme progrès."

  Jérôme ne demandait pas mieux. Au fond, il n’était pas si docile que Carlos jouait à le faire croire, mais il était d’accord pour jouer selon les règles. Docilement, donc, il monta sur la balance avec une petite hésitation pour se tenir droit. Son poids s’afficha enfin : 93,6kg.

"Ça nous fait quatorze kilos et huit-cent grammes..." compta Giuseppe. "Sur un mois, c’est pas mal."

  C’était même assez impressionnant, mais je réservais mon avis pour plus tard. C’était le tour de Julien, et mon cœur battait fort en le voyant monter sur la balance – un peu maladroitement, et avec un sourire qui me faisait fondre...

"Wow... 95,8 kilos !" J’en restais suffoqué, mais je repris mes esprits. "Plus de dix-sept kilos ! J’en reviens pas mais j’ai gagné !"

  Carlos, magnanime, reconnut ma victoire. Giuseppe me serra chaleureusement la main, pendant que son partenaire signait les chèques qui nous revenaient, à Jérôme, à Julien et à moi.

"Quel goinfre ! Tu t’es empiffré comme un porc !" Jérôme embrassait son frère en le tâtant à pleines mains, rougissant d’avoir perdu, ou simplement dans l’excitation du moment.
"Tu peux parler ! Tu t’es laissé gaver comme un canard gras !"
"Oui, j’avoue…" Jérôme soupira en tâtant son petit ventre bien rebondi. "Je sais pas pour vous, mais moi je suis content qu’on en ait fini avec tout ça… Mon copain commençait à se plaindre, j’en avais trop marre. Il n’en finissait plus."
"Comment ça !" sursauta Carlos. "T’as un copain ?"
"Ben... ouais."
"Depuis quand ?"
"Depuis deux semaines. On sortait déjà ensemble, juste comme ça, mais c’est devenu plus sérieux."
"Tu le savais ?" Je posais la question à Julien, mais tous les regards étaient posés sur lui.
"Oui, bien sûr… En fait, je m’en doutais déjà depuis deux ou trois jours quand Jérôme me l’a dit. Ça fait bien une semaine, maintenant."
"Mais tu n’as pas de copain, toi." Comme souvent, dans le feu de l’action, Carlos ne s’apercevait pas que sa manière de poser les questions était un peu abrupte.

  Julien était visiblement mal à l’aise. Pendant un dixième de seconde, il me sembla qu’il me regardait avec un mélange de sentiments qui ressemblait à des regrets autant qu’à une sorte de supplication.

"Ben... non."
"Pas de copine non plus."
"Non plus... J’avais une copine, mais on avait déjà cassé quand on a commencé tout ça. Je voulais plus trop y penser."
"C’est bien ce que je pensais. C’est pas juste !" Carlos semblait prêt à déchirer les chèques qu’il tenait en main. "Mon jumeau a subi des pressions extérieures qui l’ont empêché de se goinfrer pleinement, lorsque le tien avait à se remettre d’une rupture, ce qui l’a encouragé à s’empiffrer !"
"Tu y vas fort…" Giuseppe tentait de le retenir.
"Je pense pas que ça aurait fait une telle différence." Jérôme, reconnaissant, essayait de défendre Giuseppe. "J’ai vraiment trop bien mangé avec vous. Je peux même dire que je n’ai jamais aussi bien mangé."
"D'accord, mais comment peut-on être sûrs que tu n’aurais pas mangé encore mieux si ton copain ne t’avait pas mis la pression ? Pour moi, tout le pari est annulé."
"Attends un peu !" Je protestais. "On a jamais rien dit sur le fait d’avoir une copine, ou un copain, ou le fait de sortir en boîte et d’avoir tous les types de relations qu’ils voulaient. On a fait une expérience parce qu’ils sont jumeaux, mais c’est pas des rats de laboratoire. On va pas les mettre en cage pour les gaver. Et puis quoi, sois beau joueur. On parle quand même de trois bons kilos de différence. Le fait d’être en couple ou pas ne pourrait pas changer tout ça."

  Carlos pouvait se montrer raisonnable, mais il n’était vraiment pas du genre à perdre s’il pouvait trouver un moyen de contester une défaite – ou de la changer en victoire.

"Bon. J’ai une idée qui pourrait nous mettre tous d’accord."
"D’accord. C’est quoi ?"
"C’est tellement simple, on aurait dû y penser dès le début... Mais je serai beau joueur. Quitte ou double. On échange les jumeaux et on repart sur un mois, toi avec Jérôme et moi avec Julien."

  Je n’arrivais pas à le croire – et pourtant, c’était bien une idée comme seul Carlos pouvait en avoir : une idée de joueur de casino. Pour ne rien arranger, avant même que j’aie pu répondre, la réaction des deux frères devait me surprendre encore plus.

"Oh oui !" L’un comme l’autre avait bondi de joie en entendant la proposition de Carlos. Et maintenant, ils se tournaient vers moi en répétant et en me suppliant, "S’teu plaît, st’eu plaît, s’teu plaît…"
"Mais, enfin… Je croyais que tu étais soulagé que ça soit fini…" 

  J’essayais d’en appeler à leur bon sens, en me tournant vers Jérôme.

"C’est ce que je me répétais, en essayant de me convaincre que c’était mieux pour moi, mais vraiment j’ai passé un mois de rêve avec Carlos et Giuseppe. J’ai adoré tous les bons petits plats qu’il m’a préparé !"
"Moi aussi ! J’ai adoré tous les bons petits plats dont tu m’as régalé !" ajouta Julien, en se donnant une bonne tape sur le bide pour être encore plus explicite. "Mais bon, je pense que tu le savais déjà… En même temps, je suis vraiment curieux de mieux connaître la cuisine de Giuseppe. Jérôme m’en a dit tellement de bien, pendant tout le mois qu’on vient de vivre."
"Mais tu vas encore engraisser !" 

  Je me trouvais à court d’arguments.

"Quoi, tu as déjà oublié ?"  Jérôme me fit un clin d’œil. "On a un métabolisme de panthères. Quand vous aurez fini de nous gaver, on se remettra au sport et on reviendra sans problème à notre poids de forme."
"Oh, et puis même… Si je reste dodu, je m’en fiche !"  ajouta Julien. "Qu’est-ce que ça peut faire de grossir ou maigrir quand on peut manger comme on a mangé avec vous, tous les jours ?"
"Je croyais que ça te posait problème. Enfin, quand tes copains te feraient un commentaire…"
"Oh, ils ont pas attendu ! Mais j’ai suivi ton conseil. Ça marche encore mieux que j’aurais cru. Tu devrais voir leurs têtes !"
"D'accord... mais enfin, Jérôme, ton copain va dire quoi ? Je croyais qu’il n’aimait pas ça, que tu prennes du bide."
"Bah, maintenant c’est son problème !"

  Je haussai les épaules. Carlos semblait décidé. Giuseppe me répondit silencieusement par un regard de sympathie qui semblait vouloir dire "Qu’est-ce qu’on peut y faire ?" Évidemment, l’enthousiasme de Julien et de Jérôme n’admettait ni questions ni commentaires.

"D'accord. On repart pour un mois."

■ ■ ■

  Dès le lendemain, nous étions installés chez les jumeaux Dugay – dans de meilleures conditions, cette fois-ci. Nous étions invités pour de bon, Carlos faisait livrer les viandes, les poissons et les ingrédients pour nourrir nos sujets d’expérience – plus impatients que jamais – Giuseppe, lui et moi disposions d’une chambre avec toutes nos affaires. C’était autrement confortable.

  En passant pour m’emprunter certains épices – enfin, c'est ce qu'il prétendait – Carlos s’étonna en ne voyant qu’un immense plat de gratin de pâtes aux légumes rissolés devant Jérôme, qui se goinfrait presque avec insolence.

"Tu le laisses te nourrir avec un seul plat à la fois ?"
"Il dit que c’est sa méthode." répondit Jérôme calmement, la bouche pleine. "Et je suis toujours bien docile. Je le laisse faire..."

  Carlos avait quelque motif de se plaindre. Julien était un peu décontenancé devant l’abondance presque agressive de nourriture qui l’attendait, au moment de passer à table. Il se fatiguait vite. La plupart des plats qu’il mangeait dès le début étaient probablement trop gras pour qu’il montre encore de l’appétit après deux heures passées à se remplir l’estomac. Ils n’avaient pas encore mon coup de main pour déterminer ce qui le tenterait au point de briser sa résistance. Après quelques jours, cependant, Giuseppe lui proposa des plats qui lui convenaient davantage, et le bon gros garçon commença enfin à s’empiffrer sérieusement, et en grandes quantités.

  Les deux frères jumeaux passaient beaucoup de temps à manger, mais ils passaient toujours leurs soirées ensemble – probablement à discuter des mérites comparés de leurs cuisiniers attentionnés...

■ ■ ■

  Dans mes souvenirs, le deuxième mois consacré à leur gavage passa encore plus vite que le premier. Carlos ne pouvait guère réprimer un mouvement de mauvaise humeur, en voyant les deux beaux garçons dodus qui descendaient l’escalier pour nous rejoindre dans la salle de sport. Inutile d’ajouter qu’ils n’y avaient pas mis les pieds depuis un bon mois, au moins. La balance les y attendait avec moins d’impatience que nous.

  Curieusement – si l’on peut dire – Julien et Jérôme étaient presque identiques, à nouveau. Leurs ventres étaient pratiquement aussi ronds, gros et gras pour l’un et pour l’autre. Leurs poignées d’amour étaient bien épaisses, leurs fesses charnues et rebondies à la perfection, leurs cuisses bien en chair...

"Nouveaux maillots ?" Je leur fis observer, non sans malice.
"On aurait vraiment pas pu mettre les autres, même si vous nous payez pour ça !" Julien me sourit.

  Avec un petit soupir, il monta sur la balance. Giuseppe lut : 110,4kg.

"Quatorze kilos et six-cent grammes…" soupira Carlos, "C’est mieux, mais je me demande si ça sera suffisant."
"Je pense que ça devient plus dur d’engraisser, quand on est déjà bien gras..." Julien essayait de le consoler.

  Il n’avait pas vraiment besoin de se justifier : tout le monde était d’accord pour reconnaître qu’il avait mangé avec le plus bel appétit possible. A 110 kilos, il faisait vraiment plus envie que pitié...

  C’était le tour de Jérôme. Il me sembla qu’il avait un peu de mal à trouver son équilibre. Je pris mon courage à deux mains pour lire son poids : 112,2kg.

"Wouah, la vache !" s’exclama-t-il lui-même. "Carrément dix-huit kilos en un mois ? Je pensais vraiment pas avoir grossi autant..."

  Carlos reconnut sa défaite avec élégance – et un chèque aussi généreux, comme convenu. Giuseppe me serra la main, encore une fois. Nous étions vraiment fatigués, tous les deux.

"Vous êtes sûrs que vous ne voulez pas remettre ça et nous échanger encore pour un mois ?" suggéra Julien, timidement. "Giuseppe a fait de tels progrès avec moi, ces derniers jours, je suis sûr que je pourrais dépasser Jérôme."
"On a joué, on a perdu. Game over." Carlos ne voulait plus en entendre parler. "Tu veux juste que Giuseppe te nourrisse encore à mes frais pendant un mois."
"L’un ou l’autre. N’importe. S’il vous plaît..."

  Julien n’était pas seul à se plaindre. Même Jérôme, qui était pourtant gras à souhait, nous suppliait encore de reprendre notre petit jeu avec eux – ne serait-ce qu’une semaine de plus...

  Mais il n’en était plus question.

■ ■ ■

  J’aurais dû le voir venir, mais je fus surpris quand même. Une semaine à peine après la fin de leur gavage, Jérôme et Julien retrouvèrent leurs mauvaises manières, leurs caractères distants et presque insulaires – toujours l’un avec l’autre, contre le reste du monde.

  Ce à quoi je ne m’attendais vraiment pas, c’était la menace de procès qui suivit, encore un ou deux jours après.

"Eh ben..." Mon avocat commis d’office tournait et retournait le dossier dans tous les sens, sans lui en trouver un seul qui pourrait être le bon. "Si j’y comprends quelque chose, vous êtes accusé de manipulation, violation de domicile et séquestration avec gavage et engraissement des victimes… C’est pas le genre d’affaires dont je m’occupe en général."
"Mais c’est n’importe quoi ! On avait leur accord."
"Vous avez un accord écrit?"
"Non, mais on a des témoins. C’était chez moi, en fin de soirée."
"Et vous pensez qu’ils seront prêts à témoigner pour tous les chefs d’accusation ?"
"Tous, je sais pas… Mais ça a commencé comme ça."
"Je vous prie de m’excuser mais, au risque de vous paraître abrupt, votre affaire se présente mal. Votre présence est attestée au domicile des frères… comment, déjà ?... Dugay, pendant les deux derniers mois. Toutes les personnes interrogées ont précisé que c’était une "présence suspecte". Vous voyez… D'autre part, votre ami Carlos en a fait l’adresse de livraison de nombreux chargements de nourriture par camions frigorifiques, dont les allées et venues ont fait l’objet de quatre plaintes par des habitants des rues voisines. Enfin, n’oublions pas que les frères Dugay sont honorablement connus, qu’ils ont perdus leurs parents il y a environ cinq ans. Ce qui, étant donné leur âge et leur situation, ne peut manquer de leur attirer la sympathie des membres du jury. Enfin, et le plus important… nous parlons de deux jeunes garçons d’environ soixante-quinze kilos qui se présenteront à la barre avec pas moins de trente-cinq kilos qu’ils prétendent avoir été forcés à prendre, par diverses méthodes de gavage… Pour couper court, il me semble que vous préférerez trouver un arrangement avec les plaignants, et ne pas passer en jugement. J’attire votre attention sur le fait que votre ami Carlos a choisi cette solution."
"Mais... Ils demandent combien pour cet arrangement ?"
"200.000 euros. Chacun."
"C’est de la folie furieuse !"
"J’avoue que c’est assez raide."
"Carlos est plein aux as, il a les moyens de négocier. Mais quand même… Il s’en est tiré à combien ?"
"Oh, il ne m’appartient pas de divulguer le contenu d’un arrangement tel que..."
"Combien ?"

  J’étais prêt à le mordre. Il dut s’en apercevoir.

"150.000 euros pour sa part. Vous comprenez que c’est après vous qu’ils en ont, maintenant."
"Mais je ne dispose pas d’une pareille somme ! Ce serait plus que la ruine, pour moi. C’est la fin…"

  En désespoir de cause, j’ignorai les conseils de mon avocat, et j’appelai les jumeaux sur leur téléphone fixe, le soir même. C’est Julien qui décrocha.

"Je peux pas discuter des termes de notre procès. Mon avocat me l’a carrément interdit."
"En fait… je voulais juste vous inviter chez moi. Pour le dîner."
"Sérieux? Mais… pourquoi?"
"Je sais pas. Ça fait un petit moment qu’on s’était pas vus. Je pensais à vous. Évidemment, je pensais pas que vous pensiez à moi comme ça, de votre côté."
"Ouais... Désolé, on peut pas venir."
"Allez, je te promets qu’on parlera que de toi, de Jérôme, de vous deux, et de bouffe."
"Laisse tomber."
"Okay, je prépare le dîner. Vous venez si vous voulez. Sinon, je vous en voudrai pas. En fait, je voulais te dire que je travaille sur de nouvelles recettes de chimichangas..."

  Même depuis l’autre bout de la ligne téléphonique, je pouvais entendre Julien s’étrangler de surprise.

"Sans déconner..."
"Tu me connais. Dis juste à Jérôme que vous êtes les bienvenus. Je m’y mets maintenant, ça sera prêt pour dix-neuf heures."

  Ils étaient là tous les deux – à sept heures tapantes.

"Je sais pas ce que tu mijotes…" me dit Jérôme, sur ses gardes. "Quoi que ce soit, ça ne prendra pas. On parlera pas du procès qui nous attend."
"Qu’est-ce que je pourrais vous mijoter, à part de bons petits plats ? Asseyez-vous, c’est prêt." 

  Après huit plats de chimichangas excessivement copieux, ils dévoraient encore comme s’ils n’avaient rien mange depuis une semaine – en poussant des soupirs et des grognements de plaisir. Entre deux bouchées, on arrivait à peu près à un semblant de conversation mais, visiblement, ils n’étaient là que pour manger – et ils mangeaient à s’en faire éclater l’estomac.

  Il était presque minuit lorsqu'ils se levèrent pour partir.

"On se revoit demain pour le déjeuner ? Midi? Je vous réserve des plats de poulet au Riesling avec mes pâtes fraîches, et des plats de truites aux amandes, tout ça tellement fondant que vous les mangerez à la cuillère..."

  Ils se regardèrent. Ils me regardèrent. Ils en bavaient déjà…

"Non!" se força Jérôme. "On t’a dit non, c'est non. On se verra au procès."

  Bien entendu, ils étaient là le lendemain à midi. En les laissant repartir vers trois heures, je les revis encore dans la soirée, un peu avant dix-neuf heures. Et le lendemain. Et le surlendemain...

  Comme par un fait exprès, ils se montraient de moins en moins énervés, de moins en moins méfiants. Ils étaient toujours plus gentils et agréables, à mesure qu’ils se montraient moins inquiets à mon égard – et gavés à bloc.

  Après une bonne heure de dîner, un soir, Jérôme laissa soudain son soufflé au fromage et regarda sa montre. Il se leva brusquement, s'essuya la bouche, rota et sortit précipitamment en nous souhaitant une bonne soirée. Je l’entendis juste murmurer, en rajustant son pantalon trop serré.

"Putain, il va me tuer s’il se doute que j’étais encore ici…"
"Qu’est-ce qui lui prend ?" demandais-je à Julien, lorsque je me retrouvai seul avec lui.
"Ça doit être son copain." me dit-il sans s'alarmer, la bouche pleine. "Ils se sont salement engueulés, hier. Jérôme lui a promis de plus prendre de poids."
"Je vois ça d’ici. Il a perdu du poids ?"
"Pas beaucoup..."
"Toi non plus."
"Ah non, surtout pas !"

  Il se tourna vers moi, rouge jusqu'aux oreilles. Je lui jetai un sourire amer.

"Évidemment... J’imagine que vous devez rester bien joufflus et bien en chair, bouffis comme des hamsters et surtout gras comme des lardons pour votre procès… Ce serait tellement plus difficile de convaincre un jury si vous étiez redevenus tout minces."

  Julien baissa les yeux de honte.

"On peut pas en parler." 
"Bien, n’en parlons plus. Mais Julien, tu me connais, tu sais que je n’ai même pas cent mille euros, et vous m’en demandez quatre-cent ? Vous allez me tuer. Même si je plaide ma cause avec brio, les frais d’avocat c’est à se tuer..."
"C’est Jérôme…" murmura Julien. "Il veut se marier, il a besoin de thunes. Mais moi… Moi, je m’en fous. Je t’en veux pas pour les deux mois qu’on a passés à se gaver comme des porcs. En fait, j’aurais souhaité que ça continue, encore et encore. Surtout quand c’était toi qui cuisinais pour moi..."
"Ça va, vous m’avez l’air encore bien dodus, Jérôme et toi."

  Je ne pensais pas que cette simple observation le mettrait en colère.

"Tu te rends pas compte comment c’est dur de rester gros, quand c’est pas toi qui cuisines ! Putain ! ça fait deux semaines qu’on se force à bouffer du fast-food, des pizzas et des frites, juste pour remplir nos bides. Je dois me retenir pour pas vomir en pleine nuit… J’en peux plus !"
"Pourquoi vous allez pas au restaurant ?"
"C’est trop cher."
"Je pensais que vous étiez pleins aux as, Jérôme et toi."

  Julien émit un grognement – mais de gros ours plutôt que de gros porc, vu qu'il n’était pas en train de manger.

"En fait, on a un peu exagéré avec Jérôme. On a hérité de la maison, et de tout le reste, c'est vrai. Et les assurances ont casqué. On a un bon capital, mais on bosse pas. On sort, on bouffe, on boit, on baise, on dépense. Faut quand même qu’on fasse gaffe avec tout ça."

  En l’écoutant m’expliquer leur situation, Julien venait de me donner une idée.

"Est-ce que Carlos vous a payé ses cent-cinquante mille euros ?"
"Pas encore. On le voit lundi, avec son avocat."
"Je sais ce qu’on va faire. Laisse Carlos gérer son accord avec Jérôme. On va trouver un arrangement entre nous."
"Tu veux dire que Jérôme récupère tout l’argent de Carlos ? Je récupère quoi, moi ?"

■ ■ ■

  Encore une fois, je devais rencontrer un avocat qui n’en croyait pas ses yeux en parcourant le dossier de son client.

"Voyons si je comprends bien..." répétait l’homme de loi représentant les jumeaux, "Le montant de l’accord obtenu avec Carlos est entièrement versé sur le compte de Jérôme, mais Julien prend en charge les frais de justice pour que vous vous engagiez à l’engraisser encore plus ?"
"Tout à fait !" affirma Julien, rayonnant. "Il doit être convenu qu’il me nourrira pendant les cinq prochaines années, matin, midi et soir... Et même à n'importe quel autre moment où j'aurais faim ! Cinq ans de servitude complète, ou jusqu'à ce que j’aie pris encore soixante kilos."
"Mais pourquoi une clause mentionnant une prise de poids de soixante kilos ?"
"C’est une idée que j’ai eue." Le sourire de Julien faisait ressortir ses bonnes joues bien rebondies. "J'ai besoin de son entière coopération, et pour le motiver à bien me nourrir, cette clause lui permettrait de se libérer des engagements pris dans ce contrat plus tôt que le délai initialement prévu."
"C’est l’arrangement le plus dingue que j’ai jamais rédigé…" protesta son avocat.

  Mais un arrangement entre deux parties consentantes était recevable. Tout le monde signa. Le procès n'aurait pas lieu. J’étais sauvé.

■ ■ ■

  Une des conditions incluses dans notre contrat, et qui me fit plaisir dès que je revis Julien, c’était mon droit de le peser à tout moment, à ma convenance. Je le pesai dès le matin, avant son petit-déjeuner.

"Wow, seulement 102 kilos ? Je croyais que tu évitais de te mettre au régime."
"Je te l’ai dit... Si c’est pas toi qui cuisines, ça ne vaut pas la peine que j’engraisse."

  Il avait vraiment l’air affamé. Je lui servis un petit-déjeuner tellement copieux que le pauvre garçon en était prêt à tomber de sa chaise, émerveillé. Il se jetait presque sur les croissants, les tartelettes aux fraises et aux abricots, les œufs brouillés, les tranches de bacon, le flan, le fondant et la mousse au chocolat…

"Hmmmph, ça m’a trop manqué !"

■ ■ ■

  Un mois plus tard, je le fis monter à nouveau sur la balance – toujours en maillot de lutteur, plus moulant que jamais autour de son beau gros bidon.

"J’aime trop te voir porter ce maillot. Je devrais te peser chaque jour, juste pour t’obliger à le porter tout le temps."
"Si tu veux, ça me dérange pas. C’est du stretch, je suis moins serré que dans mes jeans…" Julien sourit, et soupira pour monter sur la balance. Dans ce maillot bien tendu, son beau ventre le faisait ressembler à un ballon en apesanteur au-dessus du cadran.
"110 kilos. C’est bien, tu as repris du poids." J’étais ravi, mais impatient de le voir grossir davantage. "Bonne petite reprise, mais faut qu’on s’y remette vraiment !"
"Ben quoi, c’est ce qu’on fait…"
"Tu as pris que huit kilos, en un mois. Si Carlos était là, il trouverait que j’ai perdu la main !"
"Au contraire, je trouve que tu as fait des progrès ! Tout ce que tu me prépares est tellement bon… Je me régale."
"C’est bien, mais ça suffit pas."
"Tu voudrais que je prenne trois kilos par semaine ?"
"Je voudrais que tu prennes cinq kilos par semaine !"

  Julien me fit un clin d’œil.

"Je te vois venir. Tu te débarrasseras pas de moi comme ça... Pas si vite."
"Tu abuses. Je vais pas pouvoir te consacrer tout mon temps pendant les cinq prochaines années..."

  En toute sincérité, je me régalais aussi en voyant Julien s’empiffrer matin, midi et soir chez moi. Mais pour mon boulot, c’était l’enfer. J’en étais réduit à répondre à mes commandes l’après-midi, à rédiger mes plannings scolaires et hospitaliers en pleine nuit, à faire mes comptes et ma correspondance à cinq heures du matin… Tout le reste de mes journées, je devais le passer à cuisiner pour Julien, à le servir et à le resservir. Je commençais à en avoir marre. Je n’avais même plus de vie sociale…

  Et toute cette bouffe me coûtait plus que du temps et des efforts – moi qui avais espéré rembourser mon emprunt de manière anticipée avec l’argent que m’avait remis Carlos après notre pari, c’était raté. J’avais versé de quoi satisfaire ma banque pour un moment, mais on était encore loin du compte. Maintenant, Julien dévorait mes économies et, d’après mes calculs, je serais dans le rouge avant la fin de l’année.

  Je ne sais pas s’il s’en rendait compte, en fait. Mais je devais agir.

"T’en fais pas. Je me plaindrai pas…" me dit-il en se tâtant le ventre à pleines mains. "Tu me nourris vraiment à la perfection."
"Je suis pas convaincu… Et la balance non plus."
"Bah quoi ? Ton boulot, c’est de bien me nourrir."

  Ça devait arriver, je le plaquai contre le mur dans un mouvement de colère.

"Mon boulot, c’est de t’engraisser ! Que ça me prenne un an ou deux, ou cinq, mon objectif c’est de te faire grossir de soixante kilos. Et le plus tôt sera le mieux ! Je vais te gaver comme un vrai porc, et tu vas me faire le plaisir de prendre du poids et encore du poids ! Je veux te voir gonfler à vue d’œil, pigé ?"

  C’était méchant, je sais bien – mais je voulais juste l’intimider. Je ne pensais pas que je lui ferais vraiment peur. Et surtout, je ne pensais pas que je lui ferais de la peine. Julien avait les larmes aux yeux.

"Tu veux juste te débarrasser de moi, c’est ça…"
"Qu’est-ce qui te prend ? J’ai jamais dit ça."
"Tu viens de le dire. Le plus tôt sera le mieux."
"C’est pas ce que je voulais dire... Je peux pas te consacrer tout mon temps. Tu en as pas assez de tout ça ?"
"Tu déconnes ? J’ai faim !"
"D'accord, mais quand tu auras mangé."
"Je sais pas… Je suis bien avec toi, tu prends bien soin de moi."
"T’as pas envie de sortir, le soir ? Voir du monde ?"

  Julien ne m’aurait probablement pas fait de confidences si je ne l’avais pas un peu poussé, mais puisque nous en étions là – il n’hésitait plus.

"On sort toujours comme avant, tous les samedis soirs avec Jérôme. C’est sympa, mais je me trouve un peu trop… dodu pour danser devant tout le monde. C’est vraiment parce que Jérôme m’entraîne sur la piste. Et pour le reste..."
"Vous avez repris le sport, tous les deux."
"Ouais… Quatre fois par semaine. Il a pas mal insisté. Depuis qu’il essaie de fidéliser son copain, ça l’encourage si on est deux à soulever de la fonte. Et puis sauna, piscine et jacuzzi tous les soirs... Ça me détend."

  Je m’en serais douté – avec l’appétit qu’il montrait, il fallait vraiment que Julien brûle des calories en faisant feu de tous côtés pour prendre aussi peu de poids tous les mois…

"Et tu es content comme ça ?"
"La gym, ça commence à être coton… C’est moins difficile que quand on s’y est remis, je pesais quand même 110 kilos." Il se donna une tape sonore sur le bide. "Et j’y suis déjà remonté... Tu peux être fier de toi. Jérôme était encore plus gros et plus gras, et il a fondu… Il m’a donné l’exemple, on va dire. Entre lui qui me motive à faire du sport, et toi qui me motive à me régaler… moi, je suis au Paradis."
"Vraiment, ça te suffit pour être heureux ?"
"Ben ouais."
"Y a d’autres plaisirs que la natation et la gourmandise dans la vie..."
"Ah..." Il rougit sans détourner le regard. "Je vois ce que tu veux dire. J’aimerais bien, mais je vois vraiment plus personne qui s’intéresse à moi."
"C’est pas possible."
"Déconne pas, tu vois bien comment je suis gros !"
"D'accord mais t’es toujours aussi beau gosse."

  Si ça ne tenait qu’à moi, je dirais même encore plus beau gosse à 110 kilos.

"Tu trouves ?" Il se caressait doucement le bide. "J’ai pris une sacrée brioche, quand même. Et puis... Même moi, ça m’intéresse plus comme avant."
"Sérieux ? On m’a toujours dit que vous aviez un tableau de chasse à la limite du meurtre de masse, Jérôme et toi... mais que le plus obsédé, c'était toi."
"Non, Jérôme a toujours eu autant besoin de sexe que moi. Il est carrément insatiable..."
"Eh ben ?" J'essayais de ne pas perdre complètement la tête. "Il a un copain, maintenant. Tu as quoi, toi ? à bouffer, et encore à bouffer ?"

  En m’écoutant parler comme ça, il poussa un soupir de contentement.

"Ouais... Hmmm. Entre une mauvaise soirée à me faire peloter par un gars qui m’intéresse pas et une soirée de rêve à m’empiffrer avec tous tes bons petits plats bien nourrissants, j’hésite pas une seconde."
"Vu comme ça, évidemment... Mais si tu rencontrais le mec qui te convient ? Il est peut-être à t’attendre en boîte, pendant que tu restes coincé avec moi, à te remplir le bide."
"C’est pas comme ça que je vais rencontrer mon prince charmant, c’est ça ?"
"Ben, il me semble."
"C’est un rêve d’ado, tout ça..." Il soupira encore, profondément. "C’est con, mais si mon prince charmant existait quelque part, il commencerait par me faire un bon dîner !"
"Comme celui que je t’ai préparé pour ce soir ?"
"Oui, par exemple…"

  Je le pris par la main, et je le fis s’asseoir à table, en lui jetant un regard complice plus brûlant que tout ce que j’aurais pu faire sortir du four.

"Et lorsqu'il t’aura nourri copieusement ?"
"Oh... Il faudrait qu’il me mette à l’aise avec un bon massage, parce que je devrais être rempli à en faire craquer les coutures de ce maillot !"
"Je vois ça d’ici... Et il te réchaufferait bien, avec ses grandes mains qui te caresseront partout."
"Hmmm... Il aura pas besoin de me chauffer tant que ça. Je suis trop en sueur quand je suis bien rempli, bien gavé. Ça m’excite d’avoir le ventre plein à éclater... quand je me sens tellement lourd qu’il faudrait m’aider à marcher."
"Tu auras pas beaucoup de chemin à faire. Juste jusqu'au lit..."
"Oh oui..."
"Tu seras écrasé sous ton propre bide."
"Hmmm... C’est vrai !"
"Mais ça ne remplace pas l’essentiel, tu sais."
"C’est quoi, l’essentiel ?"

  Je me rapprochai pour lui murmurer dans l’oreille.

"L’essentiel... c’est que moi je t’écrase, sous mes caresses !"
"Oh oui, s’il te plaît..."
"Et je te ferai encore manger des crèmes brûlées et des crèmes glacées, pendant que je te baise comme une baleine."

  Julien avait fini par fermer les yeux en m’écoutant. Il était à bout de souffle.

"Tu ferais ça ?"

  Je me jetai sur lui pour l’embrasser – de quoi lui retirer tout ce qui pouvait lui rester de souffle.

"Tu avais un doute à ce sujet ?"
"Je sais pas... Tout le monde me dit que je suis trop gros, et que je suis trop gras. Tu me trouves à ton goût comme ça ?"
"Non…"

  Je vis tellement de désarroi dans ses yeux, tout d'un coup, que je lui pinçai les poignées d’amour à travers son maillot.

"Je te trouve trop maigre. Faut que tu manges plus. Beaucoup plus !"

  Sans prévenir, Julien me sauta dessus à son tour. Et comme il pesait bien lourd, il nous fit perdre l’équilibre et on atterrit tous les deux sur la moquette – il m’écrasait sous son ventre, tendre comme un oreiller mais tellement plus agréable au toucher. J’aurais voulu déchirer ce putain de maillot de lutteur.

"Tu as raison, je suis pas assez gros. Je veux pouvoir t’écraser sous mon bide quand je veux, et te baiser comme un sauvage !"
"Eh ben ! ça t’excite à ce point-là, de bien manger ?"

  Carrément assis sur moi, penché en avant et le bide collé contre ma poitrine pour m’empêcher de bouger, Julien m’éblouit littéralement avec un sourire de prédateur sexuel que je n’aurais même pas imaginé voir sur son beau visage d’ange blond un peu joufflu – tu parles d’un flash !

"Oh, tu as encore rien vu, petit ourson."

  Il n’aurait pas pu mieux choisir ses mots pour m’achever – mes amis savent que je me considère comme un ours. Un ours en peluche, la plupart du temps… mais pas tout le temps non plus ! Là, même si j’avais pu bouger ou le soulever pour me dégager de son emprise, je serais resté comme ça.

  J’étais aux anges. Il me caressa doucement la joue, pour qu’on se remette de toutes ces émotions.

"Qu’est-ce que tu en dis ?"
"Enlève ce maillot et je suis à tes ordres..."
"Okay ! Mais faudra le demander avec la bonne phrase magique."
"Quoi, s’il te plaît ?"
"Non, je veux dire... Tu veux bien répéter ce que tu m’as dit tout à l’heure ?"
"Qu’est-ce que je t’ai dit tout à l’heure ?"
"Hmmm... Fais un effort de mémoire. Si tu trouves, je suis tout à toi."

  Ce n’était pas un défi tellement difficile. Les yeux dans les yeux, avec un sourire de pure complicité, je lui redis ce qu’il souhaitait tellement entendre.

"Je vais te gaver comme un vrai porc, et tu vas me faire le plaisir de prendre du poids, et du gras, et encore du poids ! Je veux te voir gonfler à vue d’œil, compris ?"

  Inutile de me dire comment ces promesses l’excitaient – je le sentais en direct, comme il était toujours collé contre moi…

"Tu sais quoi ? Ça fait un moment que ce maillot me serre, et m’empêche de vraiment me goinfrer... Je serai beaucoup mieux à poil, pour passer à table !"

■ ■ ■

  Huit heures plus tard, je me blottissais contre lui, sous la couette. 

  Julien ne pouvait s’empêcher de roter, tellement il était gavé. Nous étions complètement épuisés, lui et moi, après nous être surpassés à tous les niveaux – moi à cuisiner et toujours à faire des allers-retours pour le nourrir – lui à manger tout nu sans quitter la table, qui ne s’éloignait que parce que son bide trop rempli le poussait en arrière sur sa chaise – tous les deux au lit, enfin ensemble – et ensemble sous la douche – et encore au lit, avec des crèmes brûlées, et encore avec de la glace – et encore avec lui qui m’écrasait pour me montrer qu’il était un vrai mâle comme moi – et encore avec moi qui lui donnais des tapes sur les flancs et les cuisses pour lui rappeler qu’il était aussi un beau cochon qu’on mettait à l’engrais – et encore en pressant son ventre comme un amortisseur contre le mur de la tête de lit – et encore, et encore…

  Le soleil n’allait pas tarder à se lever. En gardant ma main sur son estomac bien lourd, j’avais le sentiment d’être exactement où mon devoir m’appelait – où je voulais rester tous les matins, tous les soirs, tous les jours et toutes les nuits.

  Julien émit encore un rot bien profond.

"BUUUUUUUUUUUURRRRRRRRRRRRRRP ! J’ai faim. Ça va bientôt être l’heure de mon petit-déjeuner."
"Non..." Je lui donnais plusieurs tapes sur le bide "...de ton gavage du matin."
"Hmmm, oui… Mais tu oublies un truc."
"Quoi ?"
"Mon gavage du matin au lit..." Il étendit les bras, paresseusement. "Je bouge pas d’ici avant de passer sous la douche. Tu as jusqu'à onze heures pour me nourrir…"
"D'accord."

  Je ne pouvais pas résister à la tentation de l’embrasser avant de partir en cuisine. Il me garda un bon moment dans ses bras, pour bien en profiter.

"Tout ça change rien à notre contrat."
"Au contraire, ça change tout ! Mais tu vas aimer le changement…"  

■ ■ ■

  La semaine suivante, j’emménageai définitivement dans la résidence Dugay. Julien avait décidé d’occuper une chambre au rez-de-chaussée, juste à côté de la mienne – et juste à côté du salon, lui-même à côté de la cuisine. Chaque soir – et même plusieurs fois dans la journée – nous faisions un vrai circuit entre une pièce et une autre. Un vrai rodéo.

  Je voyais Jérôme de temps en temps, mais très vite. Les deux frères passaient du temps dans leur salle de gym privée, ou à la piscine, ou ils se détendaient au sauna. Toujours ensemble. Je n’avais aucune intention d’enlever Julien à son frère…
  
  Les moments d’intimité qu’ils partageaient me laissaient le temps de gérer mes affaires. Plus de loyer à payer. Plus de factures d’eau, de gaz et d’électricité. Après m’avoir vu me prendre la tête sur mes relevés bancaires, Julien m’avait prêté de l’argent sans se faire prier – de quoi faire taire ma banque une fois pour toutes. Je pouvais me consacrer entièrement à lui, sans remords ni regrets.

  Pour ce qui était de moments partagés dans l'intimité, je ne pouvais vraiment pas me plaindre. Julien était encore plus coquin que je ne m'y attendais – peut-être parce que je le nourrissais tellement bien, et que le fait d'avoir le ventre plein lui mettait le feu partout ?

  Ça ne nous empêchait pas de passer de longs moments câlins aussi, pour nous dire tout ce qu'on avait attendu de dire ou d'entendre depuis trop longtemps.

– "Quand je pense que tu m'as repoussé en back-room, ce soir-là..."
– "J'ai fait ça, moi ?" Julien n'avait pas l'air de s'en souvenir.
– "Tu m'as dit : Sois pas ridicule."
– "Ah... Oui, désolé. J'avais un peu honte..."
– "Honte de quoi ?"
– "Euh... En fait... Quand on t'a rencontré pour la première fois, je te trouvais canon mais Jérôme flashait carrément sur toi et il m'a fait promettre que je te sauterais pas dessus avant lui, ou seulement lorsqu'il serait prêt à partager avec moi."
– "À partager ?"
– "Bah oui..." Il ne trouvait rien de choquant là-dedans. "Tu sais, avec Jérôme, on a plus fait de plans à trois qu'on est sortis chacun de son côté. On a toujours marché en duo."
– "Je vois ça. Mais attends, je croyais qu'il avait un copain et que tu avais rompu en même temps, quand on a commencé à vous nourrir, Jérôme et toi !"
– "Ah... Ben, en fait... Oups ?"

  Au moins, il rougit pour ça.

– "Okay, okay... J'avoue... Après une semaine à nous faire trop gâter par Giuseppe, Carlos et toi, on a passé une nuit à discuter sérieusement, avec Jérôme... On a commencé à réfléchir, et il a eu l'idée que celui d'entre nous qui aurait pris le moins de poids se plaindrait, au moment d'être pesés, comme quoi il avait un copain, et que ça l'aurait retenu de se goinfrer autant que l'autre. C'est tombé sur lui, ça tombait bien. Alors moi, comme j'avais plus grossi, je devais prétendre que je sortais d'une rupture et que ça m'aurait poussé à m'empiffrer. On espérait juste que Carlos réagirait... Ben, comme il l'a fait. C'est pour ça qu'on était trop contents. On pensait que ça te motiverait aussi pour continuer, surtout que Jérôme était jaloux de toute l'attention que tu me portais. Alors, quand on s'est trouvés face à face, en boîte, je pouvais vraiment pas lui faire ce coup-là. Ça aurait tout gâché..."
– "Eh ben, les mecs... Bien joué !"
– "Tu le diras pas à Carlos, hein ?"
– "Certainement pas ! Mais si tu crois que tu vas t'en tirer comme ça, sans punition !..."
– "Hmmm... Qu'est-ce que tu vas me faire ?"
– "Oh, si je dois être vraiment très méchant... Des éclairs au chocolat !"
– "Sérieux ?" 

  Je vis un éclair de désir dans les yeux de Julien – pas le même genre d'éclair ! – mais du désir terrifié : on savait tous les deux qu'il ne pourrait jamais résister si je lui disais de manger encore un éclair au chocolat. Et encore un éclair au chocolat. Et encore un éclair au chocolat...

– "C'est moi qui décide de ta punition. Compris ?"
– "D'accord..."
– "Rappelle-moi combien tu pèses, petit cochon ?"
– "122 kilos, ce matin..." Il rougit en souriant. "J'engraisse bien, non ?"
– "Oh oui ! Alors tu devras manger 122 éclairs au chocolat, samedi soir. Et je t'emmène en boîte après ! Tu vas voir ce que tu vas voir, mon petit porcelet..."

  Julien était tellement excité qu'il me prit dans ses bras, tout d'un coup, et me renversa sur le lit, contre les coussins pour me couvrir de baisers.

– "Tu as raison, on a été deux méchants petits cochons gras. On vous a joué un sale tour..."
– "T'en fais pas. Le grand méchant loup y a rien perdu !"

■ ■ ■

  Le temps passa comme ce que je lui donnais à manger : tout seul  sans même qu'on s'en aperçoive !  une bonne année à m'occuper de mon Julien avec amour et des quantités carrément indécentes de nourriture... Un matin, je l'appelai pour son petit-déjeuner.

"Allez, mon gros ! C'est l'heure de ta pesée !"

  Je ne le quittais pas des yeux, à partir du moment où il entra dans la cuisine. Julien avait fait un effort pour enfiler son dernier maillot de lutteur, mais il était méchamment boudiné là-dedans ! Son ventre était un vrai ballon – je n'aurais pas obtenu un meilleur résultat si je l'avais gonflé de force avec une pompe. D'un pas lourd et lent, il s'avança jusqu'à la balance et monta dessus avec un peu d'appréhension.

  Impossible pour lui de lire son poids, tellement il était bedonnant, mais il ne protesta pas lorsque je le lui annonçai.

"162 kilos ! Tu es gros et gras à souhait, mon cochon ! Et moi, je suis libre ! J'ai rempli ma part du contrat."
"Je suis trop con... Pourquoi j'ai dit soixante kilos ?" Julien poussait des soupirs à fendre l'âme. "J'aurais dû dire quatre-vingt kilos... non, cent kilos ! Voilà, ça aurait été trop bien. Tu es sûr que tu veux pas continuer à m'engraisser, juste pour le plaisir ?"
"On en a déjà parlé..." Je l'embrassai très fort, pour le consoler. "J'ai du boulot. Faut que je gagne ma vie, moi ! Je peux pas passer tout mon temps à te remplir le bide."
"S'il te plaît... Juste pour cette semaine. Juste aujourd'hui. Ça me manque déjà...”
"Allez, sois sage. Y a pas que la bouffe, dans la vie."
"Non. Y a toi. Fais-moi manger comme un gros porc..."
"T'en fais pas, je vais pas te laisser mourir de faim."
"C'est pas assez. Je veux que tu me fasses encore plus à manger..."
"Tu manges déjà pour huit. Tu vas éclater !"
"Non, tu cuisines trop bien pour ça. Je vais juste engraisser... encore plus !"

  Je pouvais compter sur Julien pour qu'il me prenne par les sentiments.

"Tu es sérieux ? Tu es déjà obèse !"
"C'est pas vrai, je suis trop maigre."
"Il en dit quoi, ton médecin ?"
"Il m'a dit que j'étais en bonne santé."
"Ah ouais... Et rien d'autre ?"
"Ben... que je me portais bien."
"Hmm hmm. Continue..."
"Okay, il m'a dit que j'étais trop gras. Et que je devrais faire plus de sport, et que je devrais faire un régime, et tout ça..."
"Voilà ! On y est... Et alors ?"
"Ben, je lui ai dit que je ferai un régime. Et c'est toi qui vas t'occuper de mon régime ! Ça fait partie de ton boulot, non ?"
 – "Euh... oui, c'est vrai."
 – "Voilà, je t'embauche. Mets-moi au régime. Je veux tout un plat de tagliatelles carbonara... Rajoute des tranches de bacon avec les lardons et la crème. Et  tu me mets huit œufs au plat pour couvrir l'assiette !"
"Attends, c'est pas comme ça que ça se passe..."
"C'est comme ça que ça se passera entre toi et moi. C'est moi qui te paye, donc c'est moi qui décide. Tu sais ce que j'aime, alors tu vas me préparer tous mes plats préférés. Tous les jours !"
"C'est un CDI à temps plein, ça !"
"Je pense bien."

  Je le sentais si motivé que ça m'encourageait à le suivre sur cette pente…

"Et c'est bien payé, comme boulot ?”
"On peut en discuter..." Il me jeta un regard plus brûlant que la braise, en se tenant devant moi dans toute sa gloire, sensuel et beau à en faire fondre les murs autour de nous, le plafond au-dessus de nous et le sol qui devait avoir du mal à soutenir son poids... "Bonne chance pour négocier avec tout ça !"

■ ■ ■

  On était restés sans nouvelles de Jérôme depuis plusieurs mois. Il était beaucoup trop occupé avec les préparatifs de son mariage – et il passait toutes ses nuits avec son fiancé... 

  Un jour, on entendit la porte du garage se refermer. Ça ne pouvait être que lui – surtout pour rentrer comme ça, sans prévenir.

  Jérôme nous appela depuis le hall. Sans surprise, nous étions dans la cuisine, où Julien s'empiffrait d'un énorme plat de lasagnes, parmi d'autres plats de pâtes de son choix. Il montrait toujours une telle gloutonnerie que je le remerciais en secret – chaque matin, le midi, et encore plus en soirée – parce que j'avais vraiment le meilleur job au monde…

"Salut. Ça va comme vous voulez ?"
"Houlà, ça a pas l'air d'aller, toi..."

  Julien n'avait pas seulement la bouche pleine, il tenait son assiette tellement près de son visage, pour dévorer ses penne rigate à la bolognaise encore plus vite, qu'il n'avait pas vu la tête que faisait son frère. De son côté, Jérôme était tellement à l'ouest qu'il ne s'était pas rendu compte que Julien était encore tout nu, assis à table pour son repas de midi…

"Qu'est-ce qui ne va pas ?"
"À ton avis..."

  J'étais choqué en le voyant. Jérôme avait maigri, il avait des cernes sous les yeux comme s'il avait passé la nuit à pleurer au lieu de dormir. J'avais encore plus mal pour lui, en le voyant ainsi, après avoir passé plus d'un an avec son autre lui-même qui souriait comme un gros bébé à chaque plat que je lui servais pour le régaler. On aurait presque pas imaginé qu'ils étaient jumeaux, si on ne les connaissait pas...

"Un problème avec ton mariage ? C'est la mairie qui vous bloque ?"
"On aura pas besoin d'y aller, à la mairie ! On a rompu."
"Sans déconner..."

  Avec un peu de retard, plutôt nécessaire pour le laisser avaler et reprendre sa respiration, Julien se mêla enfin à notre conversation.

"Qu'est-ce qui s'est passé ? Il t'a surpris avec un autre mec ?"
"Pire."
"Tu l'as surpris avec un autre mec ?"
"Pire..."
"Euh..."
"Je l'ai surpris avec une fille. Au pieu ! Là où, lui et moi... Putain ! Les mecs bi respectent vraiment rien !"

  Il était furieux. À coups de pieds, il écarta une chaise de la table et s'assit en face de son frère, la tête dans les mains.

"J'en ai marre... J'en ai marre..."
"Tu sais ce qui te ferait du bien, pour commencer ?" suggéra Julien. "C'est un bon repas, et une bonne sieste. Ensuite, tu me diras tout, comment tu te sens et ce que tu veux faire."
"Hmouais..."

  En relevant la tête, Jérôme soupira et regarda enfin son frère un peu plus attentivement.

"Wow ! Comment t'as grossi, toi..." 

  Je sentais plus que de l'étonnement dans sa voix, mais de l'envie – même pas dissimulée – même un soupçon de jalousie. 

– "Tu portes plus ton maillot bleu ?"
"T'es fou ? Je rentre plus dedans ! Comme ça, je suis à l'aise."
"J'imagine... Juste en caleçon."
"Qu'est-ce que tu racontes ? Je suis à poil."

  Jérôme sursauta. En un bond, il était à côté de Julien, et il lui tâtait le bide en le dévorant des yeux.

"Eh ben, mon cochon ! Tu te foutais pas de moi quand tu m'as dit que tu allais te régaler..."
"Hmmmph... Oui, tu vois : je me régale !"

  Et comme il avait fini ses pâtes, il saisit la première assiette de riz au safran, de beignets de bananes frites et de boudins aux épices que j'avais posée pour lui sur la table.

"Attends, votre arrangement court toujours ? C'est dingue, tu m'as l'air d'avoir sérieusement engraissé..."
"Oh, il y a un moment qu'on a rempli les termes du contrat. Il m'a trop bien rempli le bide pour ça !"

  Julien s'empiffrait avec un plaisir si évident que Jérôme en bavait littéralement. Il avait l'air émerveillé, comme si son frère rayonnait comme le soleil. Il faut dire que Julien transpirait pas mal, quand il était gavé à bloc...

"Mais... Euh, tu devais pas prendre cinquante kilos ?"
"Soixante..." corrigea Julien, entre deux bouchées. "Mais c'est déjà fait depuis un petit moment. Si j'avais su, je lui aurais dit cent-vingt kilos... Ah ! si c'était à refaire..."
"Et tu es déjà à..."
"172,6 kilos, ce matin !" annonçai-je, fièrement.
"BUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUURRRRRRRRRRRRRRRP !"

  Julien mettait de l'orgueil dans ce rot interminable et bien résonnant – presque de la provocation.

"La vache... Mais pourquoi tu continues à le gaver ?"
"C'est moi qui lui ai demandé !" interrompit Julien.

  Il n'était pas peu fier non plus de rappeler – à son frère comme à moi – que j'étais à son service. À 100%. À lui.

"On s'est mis d'accord pour continuer. On a pas vraiment passé un contrat, mais les règles sont claires."
"Et..." Jérôme s'éclaircit la voix. "Ça marche comment, votre affaire ?"
"Hmmmph hmmmph..."
"Euh, Julien ? Si tu veux lui expliquer..."

  Le beau gros garçon méritait bien une pause après avoir englouti ses derniers boudins aux épices. Il me fit comprendre, du regard et du geste, qu'il avait hâte d'être resservi !

"Ben, si tu veux... C'est simple. On me pèse tous les mois, et je dois lui payer mon poids en euros, à raison de dix euros par kilo. À la fin du mois, on mesure la différence par rapport à la pesée précédente, et je dois encore le payer vingt euros pour chaque kilo qu'il m'a fait prendre... Ensuite, on repart sur un mois comme ça."

  Jérôme fit un rapide calcul mental dans sa tête.

"Quoi, c'est tout ?... Putain, mais c'est donné !" Il retourna s'asseoir sur sa chaise en vitesse. "Au boulot, chef ! Je veux du riz, du boudin et des beignets de banane aussi !"

  J'étais occupé à mes fourneaux et je n'écoutais pas tellement, vu que Julien donnait des détails sur un contrat qu'on avait discuté en long et en large – l'éclat de voix de Jérôme me fit sursauter.

"Qu'est-ce qui t'arrive ?"
"À partir de maintenant, tu as deux clients."
"Tu es sérieux ?"
"Tu vas voir si je suis sérieux !" Jérôme avait l'air enthousiaste, en parfait contraste avec son attitude de tout à l'heure. Julien le regardait. Moi aussi. Il baissa la voix, et continua sur un ton presque suppliant. "Tu veux bien t'occuper de moi dans les mêmes conditions ? S'il te plaît ?"

  Il fallait qu'on en discute – au moins avec Julien.

"Qu'est-ce que tu en penses ?"
"Jérôme est assez grand pour décider tout seul." La complicité entre les deux frères était intacte. "Mais pour ça, il suffit pas d'être grand..."

  Julien se leva de table. Avec un petit mouvement de reins, il posa son ventre magnifiquement gros et rond devant les assiettes vides, en les faisant tressaillir. Il rayonnait de fierté.

"...Faut être gras ! Tu es prêt à relever le défi ?"
"Vas-y..." Jérôme sourit malicieusement. "C'est quoi, le défi ?"
"Pour commencer, c'est quoi ces fringues ? À poil, mon grand !"

  Je n'en croyais pas mes yeux – mais Jérôme ne se démonta pas. En deux minutes, son T-shirt, son jean, son slip et ses chaussettes étaient par terre en tas. On pouvait déjà deviner que ces vêtements ne seraient plus jamais portés...

  En les voyant comme ça, je reçus un véritable coup au cœur. Jérôme était trop maigre, mais putain... qu'est-ce qu'il était bien foutu ! Et de la tête aux pieds, vraiment, tout comme son frère – si on pouvait oublier la différence de poids et de corpulence, qui devait être conséquente !

"Voilà." Jérôme se tenait droit devant Julien, héroïquement nu, comme un boxeur d'un genre un peu spécial, mais prêt pour le combat. "Et maintenant ?"
"Qu'est-ce que tu crois ? Sur la balance, et plus vite que ça !"
"Okay."
"C'est vrai..." J'essayais de garder la tête froide – mais mon caleçon était en feu. "Faut te peser pour que je sache combien je dois te faire payer."
"Oh, il va prendre cher !" ajouta Julien, avec un sourire carnassier.

  Jérôme avait maigri, mais il avait certainement fait beaucoup de sport, pendant un an – pendant que Julien se laissait complètement aller comme un vrai glouton. En le voyant sur la balance, je revoyais Julien lorsqu'il était encore tout fin et bâti comme un maître-nageur de film porno.

"88,6 kilos ?" Julien forçait à peine le ton. Il était vraiment choqué. "Sans déconner, tu t'es affamé pour ton mariage ou quoi ?"
"Même pas... Je suis redescendu à un poids de forme qui lui plaisait..." Jérôme en serait presque venu à s'excuser, mais il passa soudain de la gène à la rage. "Eh ben, c'est fini ! À partir de maintenant, je me ferai plaisir sans retenue !"
"Voilà ! Ça c'est bien !" Julien l'encourageait, tout en le taquinant et en le tâtant, comme il n'en avait pas eu l'occasion depuis un bon moment. "Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi, bon sang ? Regarde-moi ça, comme t'es maigre ! J'avais un frère jumeau, j'ai à peine un demi-frère !"
"C'est ça, mon potelé ! Tu peux causer, mais j'aimerais bien te voir courir ! Si tu sors en boîte, on dira que je me suis caché sous ton T-shirt et que tu me portes comme un kangourou obèse !"

  Je les laissai se chamailler cinq minutes sans intervenir. Enfin, je profitais du spectacle... Dans le feu de l'action, les claques qu'ils se mettaient sur le bide pour Julien ou sur les fesses pour Jérôme devenaient des caresses sensuelles au point d'en devenir affolantes. 

  Lorsqu'ils furent à bout de souffle, affalés l'un contre l'autre sur le carrelage, je leur proposai un arrangement sérieux.

"C'est toi qui vois, Jérôme... Je m'occupe déjà de Julien, je peux m'occuper de toi aussi."

  Les deux frères échangèrent un regard. Ça ne me disait jamais rien de bon, quand ils se regardaient en souriant, comme ça. À quoi pouvaient-ils penser, les petits coquins ?

"Tu penses pouvoir t'occuper de nous deux ?"
"Ben... Je peux essayer."
"Moi, ça me va."
"Moi aussi, mais faut se mettre d'accord sur les règles du jeu..."
"Qu'est-ce que tu veux dire ?" demandai-je.

  Jérôme dut aider son frère à se mettre debout. En fait, je dus l'aider à aider Julien à se relever. Ça les fit rire tous les deux. Toujours enlacés et caressants, ils échangèrent encore un regard tellement complice que j'en eus un frisson.

"Règle numéro Un : on le partage pour tout !"

  Avec sa belle carrure athlétique, Jérôme me regardait carrément comme sa proie, en disant ça... Clairement il avait faim, et il ne serait pas rassasié de sitôt ! Julien avait l'air d'accord avec cette situation. Il connaissait son frère encore mieux que moi, après tout.

  Quant à moi... je ne savais pas quoi dire.

"Tu es d'accord ?" 

  Julien n'aurait pas hésité à me provoquer. Il se contenta de sourire.

"Bon. Moi, je veux bien… Mais vous serez pas jaloux ?"
"Au contraire !" murmura Julien en donnant une tape sur les abdos de son frère. "Je suis triste quand je le vois aussi maigre, et je sais qu'il a envie de toi comme il a envie de ce que tu cuisines. Fais-le gémir de plaisir comme tu me fais gémir. Et fais-le rugir comme tu me fais rugir !"
"Jérôme, tu en penses quoi ?"

  Il ne m'avait pas lâché des yeux, depuis cinq minutes – je le voyais passer sa langue sur ses lèvres depuis un moment, l'air d'autant plus gourmand que son frère lui promettait toutes sortes de plaisirs dont il raffolait le plus…

"On est deux... Et, grâce à toi, on va devenir vraiment gros et gras. Mieux que ça, énormes ! On va tellement t'épuiser que tu auras encore besoin de nous, pour te reposer contre nos bides bien ronds... Et tu seras tellement vidé que ça te viendra jamais à l'idée d'aller voir ailleurs !"

  Comme il caressait le ventre de Julien, déjà tellement rebondi, tendre et bien en chair, je le voyais impatient d'arriver à cette corpulence tellement plus sensuelle que ses muscles bien dessinés. Jérôme se rapprochait encore de lui. Pour finir, les deux beaux garçons s'embrassèrent sur la bouche, avec un plaisir tel que l'un ou l'autre aurait pu murmurer que cela aussi leur avait manqué.

  Même un cuisiner comme moi, habitué à séparer les blancs des jaunes dans un œuf pour les besoins d'une recette, n'aurait pas eu le cœur de séparer ces deux beaux garçons qui promettaient d'être bientôt pleins comme des œufs durs. J'en arrivais à me demander si ces jumeaux n'avaient pas d'abord été des frères siamois, soudés par le nombril.

  Alors tant mieux. Autant continuer avec deux gros pour le prix d'un, et les garder inséparables  collés par le bide !

"Bon. Mais vous allez me faire une promesse, petits coquins."
"Tout ce que tu veux."
"Jérôme, tu vas obliger ton frère à faire du sport. Il s'est empâté, c'est bien, mais je veux pas qu'il se laisse aller."
"D'accord !"
"Julien, tu vas m'aider à gaver ton frère. Il a du retard à rattraper, et on sait tous les deux qu'il a besoin de se faire câliner comme un gros bébé…"
"D'accord !"
"Et dans un an ou deux, je veux vous voir tous les deux aussi gros l'un que l'autre, à 180 kilos ou plus… On verra bien. Et vous nous ferez un beau numéro en duo sur le dance-floor de votre boîte préférée. Devant tout le monde..."
"Wow ! Tu veux dire qu'on va devoir s'entraîner ?"
"Oui ! Et tous les jours."

  Julien, qui était devenu très paresseux, montrait peu d'enthousiasme – mais Jérôme trouva le moyen de l'encourager de manière encore plus brûlante que tout ce à quoi je m'attendais.

"C'est d'accord. On vous fera une danse trop impressionnante, comme deux lutteurs sumos sur la piste. Vous allez tous en délirer d'envie et de jalousie, les mecs !"

  Les deux frères éclatèrent de rire, et tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

"Règle numéro Trois !" lança Julien. "On partage pas ce qu'il nous cuisine. J'ai faim, tu as faim, je mange et tu manges – chacun dans son assiette !"
"Évidemment. Et on sera bientôt parfaitement jumeaux, comme avant."
"Hmmm ! Ça veut dire que tu dois doubler ton poids, mon petit lutteur sumo maigrichon… Tu as du boulot !"
"Au boulot, alors ! J'en peux plus d'attendre, j'ai trop la dalle !"

  Au lieu de s'asseoir l'un en face de l'autre, Jérôme prit place à côté de Julien pour le tâter encore tout à son aise.

– "Attends, je vais te gaver..."
"Hmmm, oui... Tu as raison, j'ai du boulot !"
"Tu vas te régaler. Il a fait des progrès en cuisine, avec moi..."
"Ça se voit !" dit Jérôme en riant. "Comment tu t'es laissé gaver, mon gros porc !"
"J'adore ça quand il me gave."

  J'apportai un énorme plat de riz au safran – ou deux plats, plutôt : pour l'un et pour l'autre  avec des raisins secs, des beignets d'aubergines, de bananes frites et de pommes de terre, avec une douzaine de boudins aux épices et des blancs de poulets rissolés au beurre.

"Allez, bon courage et bon appétit."
– "Ajoute plus de beurre dans son plat !" ordonna Julien, en désignant le plat de Jérôme. "Il faut qu'on l'engraisse..."

  Les deux frères se jetèrent sur la nourriture – surtout Jérôme, qui avait encore un petit estomac, mais la rage au ventre. Je n'aurais pas su dire si c'était la rage de se venger de son ex-fiancé ou celle de montrer à Julien qu'il ne perdait rien pour attendre... mais quel appétit, dans un cas comme dans l'autre !

■ ■ ■

  Il fallut bien une semaine pour que Jérôme reprenne le rythme et mange peut-être encore plus avidement que Julien. À la fin du mois, son poids était remonté à 117,6kg, et il promettait de s'empâter aussi vite qu'il le pourrait. Son ventre n'avait pas tardé à se remplir et à s'arrondir. 

  En fait, tout son physique montrait les signes de la gourmandise où il avait replongé avec délices : des joues bien rebondies, des poignées d'amour dodues, des fesses admirablement rondes et tendres, moulées à la perfection quand il se risquait à porter un pantalon...

  Quant à Julien, il se maintenait à 174,4kg fièrement obèse et bien décidé à passer pour le frère "bien gras" à côté du frère "bien épais" pour quelque temps encore.

  Après avoir fini leurs plats de lasagnes, de raviolis, de cannellonis et d'autres pâtes avec toutes sortes de viandes, de sauces et de fromages, Julien et Jérôme poussèrent un rot énorme et simultané.

– "BUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUURRRRRRRRRRRRRRRRP !"
"Oooof... Tu nous prépares quoi de bon pour la suite ?"
"On a faim !"
"On veut grossir !"

  En attendant que je leur apporte la suite de leur festin, ils avaient de quoi se régaler en tâtant leurs ventres bien nourris.

– "Tu as bien repris du bide. Je suis fier de toi !"
– "Presque 118 kilos, j'ai jamais pesé aussi lourd ! J'adore..."
– "Attends d'être arrivé à 170 et plus, comme moi... Tu verras !"
– "Hmmm, oui. Quelle belle bedaine tu as..."
– "Faut que je fasse une petite pause, j'éclate !"
– "Tu es devenu tout lisse et tout dodu."
– "C'est parce que j'ai bien mangé. Après neuf ou dix plats de pâtes, je transpire vraiment comme un lutteur sumo..."
– "Il y en a certainement un bon nombre qui seraient jaloux de ton ventre !"
– "Tu crois ?"
– "Oh oui ! Tu as repris le sport, mais tu restes toujours dodu comme un petit cochon... Tu es plus fort, mais tu es bien lourd et ils auraient du mal à te faire bouger."
– "M'en parle pas, j'ai déjà du mal à me bouger !"
– "Ça, c'est parce que tu manges trop !"  Jérôme prenait un malin plaisir à tâter et taquiner son frère, avachi sur sa chaise et gavé à l'excès. "Tu te fais plaisir, mais regarde un peu comment tu es obèse, et parfaitement rond."
– "Eh ! c'est ce qui t'attend, vu comment tu t'empiffres... Et ça va pas être long, vu comment toute cette bonne bouffe te fait engraisser !"
– "J'ai trop hâte..." conclut Jérôme en riant, et en pinçant son frère à pleines mains, au plus épais de ses poignées d'amour. "Je me demande quand même si j'arriverai à devenir aussi gras !"

  Je leur apportais deux grand plats vides, qui leur serviraient d'assiettes.

– "Pourquoi des assiettes vides ?"
"Une surprise..."
"C'est quoi ? C'est quoi ?"
"Un énorme couscous royal pour mon petit harem de gloutons. Quatre poulets entiers chacun, des tonnes de semoule, des tonnes de mouton, de poix chiches, de légumes et des tonnes de merguez ! Vous vous lèverez pas de tables tant qu'on pourra encore vous forcer à en avaler une bouchée."
"Hmmm… Bonne idée !"

  Jérôme engloutissait d'énormes bouchées de couscous bien relevé, à la louche, tout en tenant des morceaux de poulet dans l'autre main pour les dévorer à belles dents. Julien mangeait juste un peu moins vite que lui.

  Après le dernier plat, les deux frères étaient assez rassasiés, mais prêts à se relever pour un nouveau round, comme deux boxeurs. Jérôme se caressa le bide et poussa un tel soupir de contentement que j'en gardais le sourire pour tout le reste de la journée  en attendant une nuit qui s'annonçait encore dangereusement chaude !

"Hmmmph... Oublie ce que je t'ai dit tout à l'heure, je vais carrément devenir aussi gras que toi !"
– "Vas-y, mange bien ! Si tu crois que je vais te laisser me dépasser..."
– "J'en ai bien l'intention !"
"Alors faut que tu forces sur les desserts. On va te gaver avec des crêpes pour que tu t'engraisses sur le beurre, le sucre, le caramel, le chocolat, les confitures, les crèmes glacées, la crème Chantilly..."
– "J'adorerais ça ! On peut commencer maintenant ?"

  Comme si je ne savais pas déjà quels desserts Jérôme préférait...

  Je lui présentai un plateau avec une véritable tour de crêpes, toutes prêtes à être garnies selon ses désirs. J'avais même fait rissoler des tranches de pommes au caramel dans du beurre, pour le mettre "en appétit".

– "Hmmm... Tu me gâtes !" Jérôme avalait ses crêpes l'une après l'autre, à une vitesse remarquable. "Hmmmph... Encore !"
– "Eh ben ! Tu vas pas rester maigre longtemps..."
– "Hmmmph..."
– "Bien sûr !" s'amusait Julien. "Entre de bonnes mains, il va faire un effort et prendre encore vingt kilos avant la fin du mois. Et encore vingt kilos... Et encore vingt kilos..."
– "Si on me nourrit aussi bien tous les jours, c'est le moins que je puisse faire !" répondit Jérôme, avec un sourire qui promettait de lui rendre ses bonnes joues bien rondes, très bientôt.

  Julien, qui se régalait aussi de crêpes, à côté de son frère, lui massait déjà le ventre – comme il avait l'air rempli, et la peau tendue à éclater !

– "Tout doux, mon gros, tout doux... Là, on mange bien. On engraisse bien... On est entre de bonnes mains."
– "Hmmph... Oui..."
– "Hmmmph !"
– "Hmmph hmmph !"
– "Il faut dire qu'on n'aurait jamais deviné que vous étiez d'aussi bonnes pâtes !" ajoutai-je en riant, tout en les resservant généreusement.