Wednesday, August 8, 2018

Suite à la française : "Des perles aux cochons" (première partie)


                         Des perles aux cochons

I.
                              "impendunt curas denso distendere pingui,
                               quem legere ducem et pecori dixere maritum."

           "Ils consacrent leurs soins à remplir d’une épaisse graisse
            celui qu’ils ont choisi comme le chef et l’époux du troupeau."

VIRGILE
Géorgiques (livre III, v.124-125)


– "Allez, debout ! Les cochons vont pas s’engraisser tous seuls…"

  Robert se levait toujours avant l’aube. Il était cinq heures du matin. Comme il avait coutume de dire, ceux qui se lèvent avec les poules n’ont qu’à élever des poules. Robert en avait bien quelques-unes, et deux coqs. Il avait aussi deux bœufs et cinq vaches – et même un veau, en ce moment… Mais son métier, en tant que fermier, c’était d’élever des cochons : il en avait plus d’une centaine.
   La journée s’annonçait splendide. Il faisait chaud. L’air était lourd. À l’abri dans leurs enclos, à l’ombre, les cochons grognaient déjà et réclamaient. Robert leur servait leur nourriture habituelle, en veillant à ce que chacun en prenne sa bonne part. Il prenait bien soin de ses bêtes.
   Après avoir fait le tour de la douzaine de mangeoires où les cochons les plus gros étaient maintenant occupés à se remplir l’estomac, Robert se rendit dans la grange où il gardait les plus jeunes pourceaux. Il fallait rester prudent et ne pas les laisser avec leurs ainés, plus lourds et plus méchants, tant qu’ils ne seraient pas assez forts pour leur en imposer.
   Robert savait ce qu’il faisait. Au village, il avait la meilleure réputation. Et dans les foires agricoles, il n’était pas rare qu’il remporte des prix. S’il l’avait voulu, il aurait pu monter à Paris pour se faire vraiment connaître. Il aurait rencontré des professionnels, serré des mains de ministres et peut-être du président.
   Il n’avait jamais fait le déplacement.
   À quoi bon, tout compte fait ? Il avait déjà bien assez vu le président au journal télévisé. Il avait mieux à faire que serrer des mains d’hommes politiques. Et de femmes politiques, bien sûr. À son idée au moins, les cochons, c’est plus propre.
   Quant à ses comptes, ils étaient bien faits, bien tenus et en ordre. Il n’y avait pas l’ombre d’une hypothèque sur sa ferme ni sur ses terres. Le banquier devait se tenir à carreau, puisqu’il ne lui devait pas un rond. Et quand sa femme était partie, elle n’avait même pas demandé le divorce : elle y aurait perdu sa chemise et ses bijoux, sans rien obtenir comme parts ou propriétés. Robert n’avait rien à se reprocher. Le plus étonnant, c’est qu’on ne lui reprochait rien.
   Ce n’était peut-être pas si étonnant, quand on considérait le bonhomme.
   Du haut de son mètre quatre-vingt-seize bien compté, Robert abordait sans broncher une cinquantaine à peine grisonnante. C’était plutôt sa barbe qui virait au gris, mais comme il se faisait couper les cheveux très courts, l’ensemble était uni. Même s’il était loin d’être bavard, on pouvait lui parler. Il rendait toujours service et, comme il était bâti comme un athlète de foire, le service était vite rendu. On l’avait vu déraciner une souche d’arbre centenaire en serrant le tronc entre ses bras plus souvent qu’on ne l’avait vu sourire, mais il était bien connu de tous les habitants de la région. Et on savait bien qu’au fond il avait un cœur d’or.

– "C’est un bon gars", disait-on.

   Et c’était tout dire.

– "Eh ! Veux-tu bien revenir dans ta soue, avec les autres."

   Robert s’adressait à un porcelet qui traversait la cour. À peine plus gros qu’un chat, il était arrivé à se faufiler hors de la grange pour respirer l’air du matin. Le fermier lui courut après pendant quelques minutes. Au moment de l’attraper, il s’arrêta soudain. Quelqu’un venait de faire grincer la barrière de la ferme.
   Malgré les grognements des porcs, le gloussement des oies et le caquètement des poules, Robert ne se trompait pas. Il avait l’ouïe fine. Et puis, la ferme qu’il habitait se tenait à une bonne distance de tous les villages du canton.
   Ce n’était pourtant pas le jour où le facteur devait passer.

– "Quelqu’un ?"

   Robert se présenta devant la barrière. Il vit son porcelet entre les mains d’un jeune homme, qui venait de l’attraper. Avec son sac à dos, son jean boueux et délavé, sa chemise ouverte toute poussiéreuse et ses chaussures qui n’étaient pas tout-à-fait des chaussures de marche, il avait l’air d’un campeur égaré.
   Le fermier grogna : il tenait son porcelet contre lui, comme si c’était un chiot ou un chaton.
   Timidement, le jeune homme se présenta.

– "Bonjour, monsieur…"
– "Bonjour."
– "Tenez, je vous le rends. Il allait sortir…"
– "Fallait pas ouvrir la barrière."

   Le jeune homme baissa les yeux.

– "Pardon."
– "Qu’est-ce que tu fais dans le coin ?"
– "Je cherchais… Je me demandais… Vous n’auriez pas besoin de quelqu’un pour cet été ?"
– "Pour quoi faire ?"
– "Pour travailler."

   Robert regarda à droite et à gauche, comme quelqu’un qui a perdu un de ses outils dans l’herbe. Le jeune homme suivait ses mouvements du regard.

– "Vous cherchez quoi ?"
– "La petite annonce que j’avais mis dans le journal, et que j’avais clouée sur le poteau. Attends voir… Non, c'est ce que je pensais. J’en ai pas mis. J’ai besoin de personne."
– "S’il vous plaît… C’est une grande ferme, ici. Vous aurez forcément du travail pour un employé de plus, avec la saison qui vient."
– "Quel employé de plus ? Y a que moi ici."
– "…Vous êtes tout seul ?"

   Le jeune homme le regardait droit dans les yeux. Robert n’aimait pas qu’on le dévisage mais, pour une fois, il ne grogna pas.

– "Comment tu t’appelles, gamin ?"
– "Quentin."
– "Alors écoute-moi bien, Quentin. J’ai besoin de personne, ni pour m’occuper de mes cochons, ni pour me défendre. Rends-moi Fripon et retourne-t-en t’occuper de tes affaires."
– "Fripon ?"
– "Le cochon, gamin."

   Quentin remit le porcelet entre les mains du fermier. Ce faisant, il ne pouvait s’empêcher de comparer ces grandes pattes, à la fois puissantes et caressantes, avec ses propres mains plus délicates. Robert avait l’ouïe fine, et il lui sembla que le jeune homme venait de laisser échapper un soupir.

– "Merci…"
– "Fripon, c’est un drôle de nom pour un cochon."
– "Si on veut."
– "Je comprends, s’il est toujours à vouloir prendre le large."

   Le fermier porta le petit porcelet à hauteur de son visage, comme s’il lui parlait plutôt qu’il ne s’adressait à Quentin.

– "Un bon cochon prend pas le large. Il devient large. Il prend du gras… Et pas qu’un peu ! Non, je l’ai appelé comme ça parce qu’il était tout fripé, quand il est venu au monde. Tu veux le tenir un moment ?"
– "Euh… Oui."

   Robert prit le trousseau de clefs des granges, dans sa poche.

– "Suis-moi."

   Il referma la barrière et mena Quentin jusqu’à l’enclos des pourceaux. Il y en avait sept ou huit qui se précipitèrent vers le fermier, en grognant joyeusement. Plus loin, dans l’ombre, on entendait d’autres gorets qui tétaient.
   Quentin s’avança, mais l’odeur le surprit.

– "Ah, la vache !"
– "Non, ça c’est une truie."

   La truie en question était énorme. Elle devait peser au moins deux cents kilos. Robert lui avait attaché les pattes pour qu’elle ne dévore pas ses propres porcelets, mais il se dit qu’il vaudrait mieux ne pas en parler à un jeune garçon déjà mal à l’aise. C’était pourtant vrai qu’elle puait de malpropreté. Robert avait l’habitude.

– "Tu es sûr de vouloir travailler ici ? Tu m’as pas l’air d’un gars de la campagne. Et puis, si c’était le cas, je te connaîtrais. Ou je connaîtrais tes parents."
– "Non, je suis pas du coin…"
– "Alors, tu vois."
– "Mais je pourrais apprendre. Enfin… Vous pourriez m’apprendre."
– "Ouais…"

   Robert considéra un peu plus attentivement ce jeune homme. Il se tenait droit, et il devait bien faire un mètre quatre-vingt. Blond, les yeux bleu-vert, pas rasé, le cou un peu grêle mais les épaules larges, il manquait de coffre et malgré une ceinture en cuir complètement râpé, son pantalon entourait ses hanches comme un emballage de bonbon ouvert.

– "C’est pas des trucs qu’on apprend en dix jours."
– "Justement !" Quentin se ravisa aussitôt. Son empressement était visible. Il n’y avait pas de quoi se montrer aussi nerveux, pourtant. "Je peux rester le temps qu’il faudra. Si vous voulez…"
– "D’accord, mais ça sera pas de tout repos. Au contraire !"
– "Ça me va."
– "Tu m’as l’air d’un drôle de gars, Quentin."

   Le jeune homme rougit.

– "Tu m’as surtout l’air d’un gars qui a rien mangé depuis deux jours. Je me trompe ?"
– "Non…" Quentin baissa les yeux, mais il protesta aussitôt. "Mais je suis pas un vagabond. Je ferai ce qu’il faut, je travaillerai bien."

   Robert secoua la tête.

– "Bon. Pour commencer, tu vas me suivre à la cuisine… Le premier devoir d’un paysan, c’est de bien manger."

  

   Une heure plus tard, dans la cuisine, Quentin attaquait sa quatrième assiette de pâtes avec deux autres blancs de poulet, une grande omelette au fromage et une salade de tomates fraîches du jardin.
   Il mangeait bruyamment, sans faire de manières. Robert appréciait de le voir reprendre du pain pour saucer chaque plat. Il ouvrait une deuxième bouteille de vin lorsque le jeune homme fit une pause pour gémir de contentement.

– "Hmmmph… Comment c’est bon !"
– "T’as bon appétit. Ça fait plaisir à voir."
– "J’ai jamais aussi bien mangé."
– "Faut croire, comme t'es tout maigre !"
– "Je veux dire… J’ai jamais rien mangé d’aussi bon."
– "Faut rien exagérer. C’est de la cuisine toute simple… Tu verras ça, dimanche. Un vrai repas dominical, c’est autre chose !"

   Quentin se tourna vers le fermier, les yeux dans les yeux.

– "Alors je peux rester ?"
– "J’ai rien contre… Mais j’espère que tu travailleras aussi bien que tu manges."
– "Si tous mes repas sont comme celui-là, je comprends qu’il faut les mériter !"
– "Allez, reprends un coup de blanc et dis pas de bêtises."

   Robert se versa un verre aussi. Quentin finissait de manger.

– "Tu es arrivé quand, dans le coin ?"
– "Au village ? Hier soir."
– "T’as dormi à la belle étoile, alors ?"
– "Pas le choix… J’ai plus un sou sur moi."
– "C’est pas deux jours de marche et de jeûne qui t’ont rendu aussi efflanqué. Tu étais où, avant ?"
– "J’étais… ailleurs."
– "Joue pas au con. Tu vois très bien ce que je veux dire."
– "Euh… Non, je vois pas."
– "Ta ceinture et tes godasses, c’est pas du croco. Tu en as gratté tout ce que t’as pu, mais j’en ai déjà vu de pareilles. Et je sais où c’était."

   Quentin posa sa fourchette et son couteau.

– "Vous avez compris tout de suite."
– "T’en fais pas, je dirai rien. À qui j’en parlerais, d’abord ?"
– "Comment vous connaissez déjà tout ça ? Vous avez fait de la tôle, vous aussi ?"
– "Pas longtemps… Et puis c'était y a longtemps. Y a prescription, comme dit mon docteur. Mais je vois que l’administration se fout pas mal de suivre la mode."
– "Oui…"

   Robert vida son verre d’un trait, se leva, s’approcha de Quentin et lui donna une bonne tape dans le dos.

– "Allez, faut pas que ça te coupe l’appétit."

   Malgré ces encouragements, Quentin montrait moins de voracité.

– "Vraiment, vous direz rien ?"
– "Non. Mais faut être honnêtes, toi et moi."
– "D’accord."
– "Je dirai rien, mais on se dit tout."
– "Dites-moi comment vous vous êtes retrouvé au trou, alors…"

   Robert soupira. C’étaient de vieux souvenirs.

– "Qu’est-ce que tu veux, j’étais jeune et un peu con. La jeunesse, c’est un défaut qui se corrige chaque jour. Pour la connerie, je me demande si ça n’irait pas plutôt en s’aggravant. J’étais encore chez mes vieux. J’ai fugué, j’ai braconné un peu. Ce qui est con, c’est que j’étais doué… Alors ça a commencé à se voir, et puis ma vieille m’a lâché aux flics. Tu vois qu’on en fera pas une aventure."
– "Non… C’est rien de grave."
– "Et toi ?"

   À son tour, Quentin grogna doucement. Il avait trop mangé aussi.

– "C’est un peu pareil. Sauf que je saurais pas tendre des pièges pour choper des lapins… Je m’entendais pas avec mes parents. J’ai quitté la maison bêtement. Je me suis laissé entraîner bêtement par des potes… Enfin, je croyais que c’était des potes. Et on s’est embarqués bêtement dans un cambriolage…"
– "Et tu t’es fait choper bêtement."
– "Comme un lapin."

   Robert sourit. Quentin restait un peu rouge. Il n'avait pas l'habitude de boire autant non plus.

– "Je suis pas un voleur. Même les flics me l’ont dit. Enfin, ils se sont bien foutu de moi… Je suis pas doué pour ça… Vous risquez rien avec moi."
– "De toutes façons, tu volerais quoi ? C’est une ferme, ici. On dit toujours que les paysans cachent des pleines boîtes de biscuits remplies de pièces d’or. C’est des conneries, tout ça !"

   Surpris, Quentin éclata de rire. Robert se surprit lui-même à sourire encore. Si quelqu’un du village l’avait vu, tout le canton en aurait parlé jusqu’à Pâques…
   Peut-être qu’il risquait quelque chose, en gardant un jeune vagabond comme Quentin chez lui. Les gens sont si petitement méchants. Cette pensée le fit rougir à nouveau, mais de colère. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, ce qu’on en dirait !

– "T’as faim ?"
– "Vous déconnez. J’ai dévoré quoi, quatre assiettes comme j’ai jamais été servi, même à la cantine…"
– "J’ai passé l’âge d’aller à l’école. T’as faim ?"
– "Ben… Je sais pas…"
– "Me fais pas répéter, j’aime pas ça. T’as faim ou t’as plus faim."

   Quentin regarda longuement son assiette vide, un peu troublé.

– "J’ai carrément faim."
– "Alors bouge pas, je te ressers."

   Robert mit deux belles tranches de gigot dans une poêle, et une autre omelette de six œufs dans l’autre. Une casserole de pommes de terre serait vite prête, elle aussi.

– "Quelle heure il est ? Vous devez avoir plein de travail à faire."
– "J’ai toujours plein de travail à faire."
– "Désolé…"
– "J’ai toujours plein de trucs à faire, alors on se fout pas mal de l’heure qu’il est."

   Dès que les tranches de gigot, les pommes de terre sautées, l’omelette au fromage et les carottes râpées furent prêtes, Quentin se remit à manger à toute vitesse.

– "Ça va, je t’ai dit qu’on se foutait de l’heure."
– "Hmmmph ?"
– "T’as pas besoin de te presser comme ça."
– "Pardon… C’est une habitude. En prison, c’est toujours à qui prendra le yaourt de l’autre."
– "Eh ben, ils t’ont marqué au fer rouge. Pour les desserts, on verra plus tard."
– "Hmmmph… De toutes façons, avec tout ça, si je suis pas rassasié…"

   Le fermier regarda encore plus attentivement comment Quentin mangeait. Le garçon s’empiffrait. Dans moins de cinq minutes, il aurait englouti son omelette… Et il n’attendrait pas une minute pour se jeter sur le gigot.

– "Dis-moi, gamin…"
– "Hmmmph ?"
– "On se dit tout. D’accord ?"
– "Hmmmph… Oui."
– "Dis-moi. T’as faim ?"

   Quentin s’arrêta de manger d’un coup, tellement la question l’avait surpris. Il était tout rouge, et ce n’était pas seulement parce qu’il avait avalé trop vite.

– "…Pourquoi vous me demandez ça ?"
– "Réponds d’abord. Je te dirai."
– "C’est que…"

   La question désorientait complètement le jeune homme.

– "On se dit tout, alors. Sincèrement ?"
– "Sincèrement."
– "C’est que… En fait… J’ai toujours faim. Je sais pas comment ça se fait. C’est sûr qu’on se payait pas des festins, à la maison, mais j’ai jamais osé demandé à un médecin… Quand j’étais en tôle, j’en ai parlé à l’infirmerie parce que j’en étais tombé malade. Mais ils en ont rien dit, évidemment."
– "Évidemment."

   Pendant un long instant, ce fut le silence autour de la table. Robert regardait le jeune homme droit dans les yeux – mais s’il avait voulu en faire un combat de regards, il était sûr de le perdre. Avec ses yeux d’un bleu-vert intense, et cette expression affamée ou assoiffée au point d’en paraître passionnée, Quentin ne lui laissait aucune chance.
   Il avait bien plus l’air d’un jeune loup traqué par une meute de chiens qu’un gentil porcelet docile. Il y avait quelque chose de maladroit et de sauvage dans son attitude, jusque dans ses gestes. Robert en était fasciné. Aussi bien, il avait déjà plus que son compte de porcelets dociles dans sa ferme !

– "Pourquoi vous m’avez demandé si j’avais faim ?"
– "Parce que je veux que tu aies plus faim."

  

   Comme prévu, la journée avait été splendide. Heureusement, Robert n’avait pas de programme établi à l’avance. Avec un nouveau venu dans la propriété, il n’était pas question de travailler comme n’importe quel autre jour.
   Quentin était sorti de la cuisine vers midi, le rouge aux joues et le ventre bien rebondi. Mais quand le moment fut venu de se retrousser les manches, Robert ne put s’empêcher de témoigner de sa surprise – à sa façon. Quentin maniait les pelles, les râteaux, les serpes et les haches comme s’il les avait tenus en mains depuis toujours. Il soulevait des balles de foin à bout de bras, en tenant les fils fermement entre ses mains. Robert lui avait fourni des gants, bien sûr, pour ne pas se couper.
   En quelques heures, le travail d’une journée entière était achevé grâce à lui. Le soleil n’était pas près de se coucher. Les poules et les coqs picoraient. Les oies se dandinaient dans la cour. On entendait les porcs se presser en grognant devant les mangeoires que Robert avait remplies plus généreusement qu’à son habitude.

– "Qu’est-ce que vous leur donnez à manger ?"
– "Beaucoup de céréales : du blé, de l’orge, du maïs, de l’avoine, de la farine. Tu vois, ça se présente comme des gros pois chiches. Je me fournis au marché du canton, tous les quatre à six mois. Comme c’est plutôt sec, faut leur servir une bonne bouillie avec de l’huile, du lait…"
– "D’accord."
– "Contrairement à ce qu’on croit, un cochon a un petit estomac… C’est pour ça qu’il faut lui donner plusieurs repas chaque jour. C’est du boulot."
– "Combien de repas par jour ?"
– "Entre six et huit. Comme il fait lourd, aujourd’hui, on va s’arrêter à six, peut-être. Mais en automne, et surtout en hiver, faut bien monter à dix repas, chaque jour !"
– "Ah ouais, quand même…"
– "Évidemment. Faut qu’ils engraissent."

   Avec la soirée qui tombait doucement, l’air était enfin plus doux. Sans changer de vêtements ni de chaussures, Quentin avait passé des heures à travailler dans la cour et dans le champ devant la ferme, de l’autre côté de la route. Il était tout trempé de sueur et poussiéreux, mais il ne semblait pas incommodé pour si peu.
   En le voyant revenir avec une serpe et une serpette dans une main, et deux haches dans l’autre, Robert émit un grognement satisfait.

– "C’est bien. Si tu ne sais pas quoi faire, il y a des billes de bois qui t’attendent dans l’arrière-cour."
– "Des billes ? Je suis pas là pour jouer aux billes."
– "Quoi, tu sais pas ce que c’est ? Une bille de bois, c’est comme une tranche de tronc d’arbre, quand on a nettoyé le lierre et tout."
– "Ah, d’accord. Vous voulez que je fasse des buches ?"
– "Puisque t’es là. Il est jamais trop tôt pour les mettre à sécher."
– "J’y vais."

   Une heure plus tard, Robert avait fini ce qu’il avait à faire. En jetant un coup d'œil dans l’arrière-cour, il vit que Quentin avait fini par ôter sa chemise, qui devait le gêner dans ses mouvements. Son torse ruisselait littéralement de sueur, et ses cheveux blonds étaient comme collés en longs bandeaux désordonnés autour de sa tête. Il y avait une bonne vingtaine de buches entassées à côté de lui, mais il s’apprêtait à en débiter encore quelques-unes.

– "Un beau gars", aurait dit n’importe quelle femme du village.

    Et c’était un rare compliment.
   Robert y songeait. Les femmes du village, toujours si difficiles avec leurs petits mines sévères et pincées, avec leur air de ne pas y toucher, toujours basses comme l’herbe et, comme des insectes, toujours si rapides pour ravir le moindre sou à leur portée – oui, oui, elles pouvaient causer !
   Quand on le voyait s’acharner sur ce tronc noueux, les épaules luisantes, le front voilé d’un nuage et les lèvres rouges à force de souffler, Quentin méritait bien qu’on l’appelle un "beau gars". C’était la moindre des choses.

– "Au moins tu boudes pas au feu !"

   Quentin sursauta. La hache qu’il tenait tomba lourdement sur le sol. Il n’avait pas entendu Robert sortir de la cuisine et s’approcher, comme il tournait le dos à la maison.

– "Bouder au feu ? Qu’est-ce que ça veut dire ?"
– "Ah, t’as pas été à l’armée…" Robert renifla. "Ça veut dire que tu rechignes pas devant le boulot. Que t’es pas un tire-au-flanc. Que t’es pas un fainéant, quoi."
– "Je vous l’ai dit, je ferai ce qu’il faut pour mériter de rester ici."
– "T’en fais pas, tu restes."
– "C’est décidé ?"

   Il y avait un tel élan dans la réaction de Quentin que le fermier s’en étonna un peu. La journée n’avait pas été des plus reposantes pour lui. Robert n’avait fait que lui donner des ordres, sans lui donner beaucoup d’instructions parfois.

– "C’est toi qui vois."
– "Si vous me laissez habiter avec vous, je travaillerai autant que vous voudrez."
– "Habiter ici ? Avec moi… C’est vrai, j’y avais pas pensé."

   L’inquiétude de Quentin était palpable. Robert grogna doucement.

– "J’ai dit que tu restais ici. Ça veut dire ici. Avec moi."
– "Merci, monsieur !"
– "Bah, m’appelle pas monsieur…"
– "Oui, merci. Mais… Vous vous appelez comment, en fait ?"

   Robert pensait qu’il lui en faudrait davantage pour être étonné, mais il venait de s’apercevoir seulement maintenant qu’il ne s’était pas présenté – même au bout d’une journée entière passée à discuter, travailler et mener le jeune homme à la baguette. Il en rougit légèrement, et tendit la main à Quentin.

– "Robert."
– "Enchanté. Merci pour tout ça."
– "Y a pas de quoi."

   Le soleil était passé sous l’horizon, du côté du bois.

– "Allez suis-moi, gamin."

  

   Le bâtiment principal de la ferme était une maison carrée, à deux étages, avec de grandes pièces plutôt vides. Quentin n’avait encore vu que la cuisine. Après avoir pris une douche froide – plus que nécessaire, dans son état – le jeune homme suivit le fermier dans un rapide tour du propriétaire.
   L’escalier menait à deux chambres, au dernier étage.

– "Tu pourras dormir dans celle-ci. Faudrait que je sorte des draps propres et des taies d’oreillers. Ça fait un moment que personne a dormi dans cette chambre."
– "Vous êtes pas obligé. Je pouvais dormir sur le canapé du salon."
– "Sois pas bête. Faut bien t’installer, si tu restes. Et puis, faut que tu dormes confortablement. Avec le boulot que tu fais, tu auras besoin de repos."
– "D’accord."

   Quentin fit quelques pas dans la petite chambre.

– "Moi, ça m’ira très bien."
– "C’était la chambre de mon gamin, avant qu’il foute le camp. T’en fais pas, tu peux rester ici. On est pas près de le revoir."
– "Oh… Désolé."

   En ouvrant l’armoire, Quentin ne vit que des chemisiers, des robes et des bas de soie. Devant le miroir, sur la commode, il n’y avait qu’un bâton de rouge à lèvres et quelques mouchoirs.

– "Euh… C’était à votre fils, le bâton de rouge ?"

   Robert éclata de rire.

– "Non, ma femme est la dernière personne à avoir dormi dans cette chambre. T’en fais pas, on est pas près de la revoir non plus."
– "Je… Peut-être que je ferais mieux de dormir dans le salon, quand même…"
– "Mais non. Tout ce qu’il faut, c’est un peu de rangement… Et puis, se débarrasser de tout ça. C’est du passé, ça fait que nous encombrer."
– "C’est pas faux…"

   Quentin avait l’air songeur.

– "Ça me fera du bien, à moi aussi, de laisser le passé loin derrière."
– "Là, tu vois."

   Robert avait bien noté le changement d’attitude de Quentin.

– "Bon. T’as faim ?"

   Cette fois, ce fut Quentin qui éclata de rire.

– "Toujours ! Mais encore plus après une journée pareille."
– "Allez, suis-moi à la cuisine, gamin."

  

   Au bout d’une semaine, la présence de Quentin dans la maison, dans la cour de ferme ou dans les champs s’était imposée comme une évidence. Les animaux eux-mêmes lui faisaient fête quand il venait les voir. Il s’occupait des cochons avec moins de maladresse, depuis quelques jours, et remplissait les mangeoires généreusement. Il empêchait les poules de se battre entre elles, et il commençait à bien connaître les recoins où elles allaient pondre en cachette. Enfin, il montrait de bonnes dispositions pour élever les plus jeunes porcelets.
   Même s’il n’en disait rien, Robert se réjouissait d’avoir un jeune fermier pour l’aider dans ses travaux. Et il n’aurait pas pu souhaiter de meilleur assistant.
   En fait, après l’avoir mis à l’épreuve assez durement dans toutes les tâches domestiques, il lui proposa de concentrer ses efforts sur des travaux d’endurance et de force, naturellement plus pénibles pour un homme de presque cinquante ans que pour un homme deux fois plus jeune…
   Sans hésiter un seul instant, Quentin avait accepté.
   Le travail de chaque jour était particulièrement rude, et le changement devait être brutal pour lui – mais il ne se plaignait pas. En fait, Quentin ne se plaignait jamais. Serviable, attentionné, toujours poli, c’était à se demander comment un garçon pareil avait pu se retrouver en prison – même pour une peccadille…

– "Tu as encore faim ?"
– "Hmmmph…"
– "Alors mange pendant que c’est chaud."

   Si Robert témoignait de la gratitude envers Quentin, et la satisfaction que son bon travail lui donnait, c’était en cuisine. Quoique personne n’en ait jamais rien su, le fermier n’avait pas son pareil pour cuisiner certains plats traditionnels, très savoureux, parfois très recherchés. Il en était fier, mais comme un paysan : si quelqu’un voulait y goûter, il n’avait qu’à le lui demander.
   Avec Quentin assis à table, en face de lui, Robert avait enfin quelqu’un digne de pleinement apprécier ses bons petits plats. Quentin ne manquait jamais d’en faire l’éloge !

– "Hmmmph hmmmph… C’est tellement bon."
– "Encore ?"
– "S’il vous plaît… J’ai encore faim."

   La charge de travail que Robert imposait au jeune homme en aurait fait reculer plus d’un, tout de même. Toujours aux champs et dans les bois, toujours dehors dans la cour, avec des outils rudimentaires, Quentin se démenait pour satisfaire les exigences du fermier. La chaleur l’accablait parfois, en plein soleil. Il n’avait pas plus de repos que Robert, qui se levait toujours très tôt pour se coucher toujours très tard.
   Enfin, ils n’avaient guère de distractions. Robert lisait le journal, chaque matin, et le soir pour s’endormir. Son poste de télévision marchait mal. Il n'avait même pas un jeu de cartes dans le salon. Un jeu de société n'y aurait pas trouvé sa place non plus, puisqu'il n'y aurait jamais de société pour y jouer.
   Au moment de se coucher, Quentin sortait de sa trousse un tournevis et une petite scie. Aussi discrètement qu’il le pouvait, il travaillait sur les montants de son lit, depuis quelque temps. Un soir, il obtint enfin le résultat qu’il souhaitait.

– "Parfait…" murmura-t-il. "J’aurai même pas à creuser."

   Tendant l’oreille, il ne distingua rien de plus que le ronflement léger de Robert, dans la chambre à côté de la sienne. Le fermier ronflait plus doucement que ses porcs, que l’on entendait depuis leurs soues et leurs granges.
   Avec précaution, Quentin sortit son sac à dos de sous son lit. Dans une poche du fond, il y avait un couteau suisse. Il s’en servit pour découdre le fond d’une autre poche, dont il tira un torchon qui enveloppait un objet long et plat.

– "Ça devrait rentrer…"

   Sans faire plus de bruit, Quentin glissa l’objet où il avait prévu de le cacher. En faisant jouer le tournevis et ses autres outils, le jeune homme parvint à refermer la cachette de manière pratiquement indétectable.
   Il poussa un long soupir de soulagement.

– "Voilà… Le passé derrière moi, et l’avenir devant moi."

  

– "Qu’est-ce qu’on fait, aujourd’hui ?"
– "On est le dernier dimanche du mois. C’est le jour du docteur."

   Quentin n’avait pas vu le temps passer. Il y avait déjà presque un mois qu’il travaillait avec Robert, et l’enthousiasme dont il avait fait preuve à son arrivée s’affirmait de jour en jour, à mesure qu’il comprenait mieux les instructions qu’on lui donnait. De son côté, le fermier ne pouvait que se féliciter d’avoir accueilli un jeune homme qui n’attendait peut-être qu’une seconde chance pour prouver ce dont il était capable.

– "Ça consiste en quoi ? Vous faites venir un vétérinaire ?"
– "Alors ça, ça me ferait mal. Je m’y connais au moins aussi bien que lui."
– "Et vous suivez chaque cochon, individuellement ?"
– "Il faut bien. Je tiens mes dossiers à jour pour vérifier que tous mes cochons grandissent comme il faut, et qu’ils grossissent comme il faut. On est contrôlés pour ça, lorsqu’il s’agit de les vendre. Et puis, c’est important de vérifier qu’il n’y en a aucun qui pourrait tomber malade."
– "Je comprends. Je peux vous aider pour ça ?"
– "Oui. Ça nous occupera bien la journée, à tous les deux."

   Le jeune homme accueillait toujours avec plaisir une demande comme celle-ci, qui offrait la possibilité d'une activité nouvelle. C’était comme une distraction, ou ce qui pouvait s’en rapprocher le plus, dans cette ferme.

– "On va commencer par les porcelets. C’est plus facile."

   L’un après l’autre, Quentin débarbouilla les petits cochons en les tenant dans ses bras, jusqu’à ce qu’ils soient bien roses et propres. Robert les mettait dans un panier qu’il suspendait à une forte balance. Après quoi, il les considérait de près pour vérifier qu’ils étaient sains et bien traités.
   Depuis que Quentin l’aidait à soigner les plus jeunes porcelets, entre deux travaux plus soutenus ou carrément athlétiques, Robert avait remarqué que ses bêtes paraissaient plus dociles, presque simplement plus heureuses.

– "68 kilos. Bien… Suivant !"
– "Voilà."

   Quentin déposa un goret particulièrement gros et lourd dans le panier.

– "Tiens ! Une vieille connaissance."
– "Comment ça ?"
– "Tu le reconnais pas ? Tu l’as tenu en mains, il y a un mois."
– "Fripon ? Mais non, il était pas si gros."
– "Il a bien grossi. 72 kilos."
– "Comment c’est possible de grossir autant, aussi vite ?"
– "C’est un cochon. Tout ce qu’il a fait, depuis un mois, c’est dormir, manger, dormir, manger, se promener un peu dans la cour, manger, dormir, manger…"
– "Vu comme ça, évidemment…"
– "On va avoir plus de boulot avec les cochons adultes."

   Le plus petit d’entre eux pesait 125 kilos. Robert les faisait passer, l’un après l’autre, sur un plateau dont il relâchait le frein. Le plateau était raccordé à une balance qui indiquait précisément le poids de l’animal. Quentin en était comme émerveillé.

– "Et il n’y en a aucun de malade."
– "Ils sont tous en parfaite santé. Mieux que ça, je ne les avais jamais vu si fiers de se dandiner sur leur plateau ! À croire qu’ils étaient heureux de me montrer comme ils ont engraissé."
– "Pourquoi ils seraient pas heureux ? Vous prenez bien soin d’eux."

   Robert regarda Quentin du coin de l’œil.

– "C’est pas idiot, un cochon. Ils passent leur temps à se remplir l’estomac, mais ils se doutent bien que c’est pour les engraisser. Plus ils sont grands, plus ils sont gros et gras, et plus ils deviennent méfiants… On finit toujours par les faire rôtir."
– "Toujours ?"
– "Qu’est-ce que tu veux qu’on en fasse ? En plus, tout est bon dans le cochon."
– "C’est vrai. On en laisse que les os…"
– "Tu vois bien. Et à ce compte-là, les cochons sont plus voraces que nous !"
– "Comment ça ? Ils se dévorent pas entre eux, quand même."
– "Non seulement ils en sont capables, mais ils te boufferaient tout cru si tu les laissais faire."
– "Sans déconner…"
– "Pas comme ça, là. Mais si tu tombais dans les pommes, et qu’ils te trouvent étendu évanoui par terre, ils perdront pas une minute pour te dévorer en entier."
– "Complètement ?"
– "Complètement. Jusqu’aux os, et même les os. Ça bouffe tout, un cochon. Faut faire gaffe… C’est pour ça que je surveille toujours quand tu viens travailler ici, avec moi."
– "Je ferai attention."
– "Bien. Faut avoir l'œil et pas tourner de l'œil. Avec tout ce que tu abats déjà comme boulot, par cette chaleur…"

   Quentin avait l’air songeur.

– "Eh ben, quoi ?" Robert le réveilla soudain. "Ça te choque, tout ça ?"
– "Non, non."
– "Tu vas pas me dire que tu en deviendrais végétarien. Je t’ai pas vu bouder au boudin non plus, gamin !"

   Robert vit avec plaisir Quentin relever la tête avec un sourire aux lèvres.

– "Aucune inquiétude, de ce côté-là ! Je mange de tout, je mange de la viande. Surtout quand c’est vous qui cuisinez… Et je mange du cochon avec plaisir. Le jambon en croûte d’hier soir, il s’en est fallu de peu que je le mange tout entier."

   Quentin ne se vantait même pas – pourtant, ce jambon entier en croûte était une fameuse pièce ! Robert l’avait resservi copieusement… quatorze fois. Il avait fallu arrêter de l’encourager à en reprendre, malgré tout : le pauvre garçon était épuisé de sa journée. Il s’était endormi avec la moitié d’une tranche encore dans la bouche.

– "Moi, ça me fait plaisir que ma cuisine te plaise. Un paysan aime toujours les gens qui font honneur, à table."

   Les derniers cochons avaient été contrôlés, avec leur taille et leur poids notés dans le dossier du fermier. Quentin se tenait debout, près du plateau où il les avait fait passer.

– "Vous êtes vraiment très fort, pour tout ça."
– "Pour tout quoi ?"
– "Comme éleveur de cochons, je veux dire."
– "Merci. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?"
– "À chaque fois que je vous ai présenté un cochon, je vous entendais murmurer son poids. J’entendais "cent trente-cinq…" Et la balance affichait 135 kilos."
– "Eh ouais. Question d’habitude, tu verras. Mais j’ai l’œil pour ces choses-là."
– "À votre avis, comme ça, vous seriez capable de dire combien je pèse ?"

   Quentin prit la pose, très droit, les mains sur les hanches.

– "Très drôle. Quand tu es venu ici, tu étais sérieusement maigre. Même le plus chétif de mes porcelets aurait eu honte d’être aussi efflanqué. Non, j’en aurais eu honte pour lui. Alors, des poids aussi légers, je saurais pas dire…"
– "D’accord, mais je suis pas un cochon."
– "C’est sûr."
– "Et puis, depuis que je travaille ici, je pense que je suis remonté dans une catégorie de poids plus présentable. Non ? Vous devriez pouvoir deviner."

   Robert n’avait pas l’habitude qu’on le mette au défi. Ce changement d’attitude de la part de Quentin n’était pas pour lui déplaire.

– "D’accord. Tiens-toi droit."
– "Je me tiens droit."
– "Fais tomber la chemise."
– "Pardon ?"
– "Et les bottes. Et le pantalon. Si tu veux que je devine, comme ça, faut me donner les moyens de me faire une idée."
– "On prend les paris, alors ?"
– "Si tu veux. Mais tu as quoi à mettre en gage ?"
– "J’ai que dalle, évidemment. On a qu’à se donner un gage."
– "Bien. Si je trouve, tu vas nettoyer toutes les granges de fond en combles dès demain, et je te laisse une semaine pour en avoir fini."
– "Toutes les granges ? Vous y allez carrément !"
– "C’est ton gage. À toi de voir."
– "Si vous le prenez comme ça… Si vous vous trompez d’un kilo sur le chiffre, je serai libre de pas travailler, de faire ce que je veux, pendant un mois. Et faudra quand même me nourrir pareil."
– "Ça marche. Allez, sur le plateau, fainéant !"

   Quentin se déshabilla en vitesse. En slip et en chaussettes, il posait fièrement sur le plateau. Robert lui accorda un vrai coup d’œil d’expert. Il ne s’était pas aperçu à quel point le garçon était bien bâti. Depuis un mois qu’il était comme sous ses ordres, travaillant comme quatre et mangeant comme quatre, il avait pris du poids de la meilleure façon possible.
   Un éleveur comme Robert ne pouvait qu’être fier de constater de tels progrès.

– "Quatre-vingt-huit kilos."
– "Vous êtes sûr ?"
– "On va bien voir. Je lâche le frein."

   Robert appuya sur le bouton et le plateau se trouva suspendu, oscillant très légèrement de droite à gauche. Quentin pouvait lire sur l'écran de la balance : "88 KG".

– "Sérieux ?"

   Le fermier crut, un instant, que le garçon allait s’évanouir et tomber comme un mannequin, sur le plateau, comme il l’avait déjà mis en garde. Quentin était tout simplement choqué. Sans avoir vraiment perdu l’équilibre, il avait besoin de s’asseoir.

– "Allons, faut pas te mettre dans des états pareils. J’ai gagné, t’as perdu… Mais c’est juste un pari."
– "C’est pas ça… Je…"
– "Quoi ?"
– "Quatre-vingt-huit kilos, bordel ? Quatre-vingt-huit kilos ! J’en reviens pas."
– "Je vois pas ce qui t’étonne là-dedans. On est d’accord, la balance et moi. Tu manges de bon appétit, tu l’as dit toi-même."
– "Mais j’ai jamais pesé plus de… soixante-dix kilos. En tôle, j’étais descendu à soixante, quand j’étais vraiment mal."

   Pour le coup, Robert ressentit de la peine pour lui. Quentin ne lui avait rien donné comme détails sur son expérience de la prison, mais il commençait à comprendre qu’on l’avait vraiment maltraité.

– "Tu vois que la campagne te fait autrement du bien."
– "Oui…"
– "Allez debout, gaillard !"
– "Oui…"

   Quentin n’en revenait toujours pas.

– "Sérieux, comment j’ai pu prendre autant ?"
– "De l’exercice, du grand air, des bons petits plats. Et puis, c’est tout naturel à ton âge, bâti comme t'es."
– "Bâti comme je suis ?"
– "Tu t'es vu dans une glace, récemment ?"
– "Dans un miroir ? Euh… Y en a un dans la chambre, mais il est complètement gris."
– "C’est vrai. Tu regarderas. Dans ma chambre, y a l’armoire à glace."
– "D’accord."
– "Allez, ça sera ta récompense… Quand t’auras fini de nettoyer les granges !"

  

   De toute évidence, Quentin avait l’habitude qu’on lui mène la vie dure. Robert n’avait pas réduit sa charge de travail, qu’il accomplissait lui-même jour après jour. À la fin de la semaine, cependant, les granges s’étaient trouvées vidées, nettoyées, leurs murs blanchis et repeints, le carrelage changé en partie…
   Quentin avait tenu sa promesse. S’il avait perdu son pari contre Robert, il se montrait bon perdant. Tous ces travaux, qui auraient dû être entrepris depuis longtemps, avaient été reportés d’un mois sur l’autre, et d’une année sur l’autre.
   Devant tant de bonne volonté, Robert laissa le jeune homme entrer dans sa chambre pour se voir un peu mieux, dans un grand miroir. Occupé à préparer le repas du soir, il lui en avait confié la clef.
   La chambre de Robert était plus grande, naturellement, avec un grand lit. On y sentait à la fois la présence ancienne et l’absence d’une épouse, dans les détails de la décoration. Les meubles, tristes, hérités de divers parents, composaient un ensemble vaguement harmonieux – tout simplement terne, sans gaieté.
   Quentin referma la porte à clef derrière lui. Debout devant le miroir, il se tenait comme devant un étranger. Il avait bronzé. Il lui sembla même qu’il avait grandi, peut-être, un peu – mais l’encombrement de la pièce pouvait expliquer cette impression.
   Il contempla d’abord son visage de près. Sa barbe et ses cheveux avaient poussé. On ne devinait pratiquement plus les coupures sur le côté du front, au-dessus et à côté de l’arcade sourcilière. Il se sentit soulagé.
   Vivement, il retira son pantalon, sa chemise et tous ses vêtements.
   Le grand garçon qu’il voyait dans le miroir était athlétique et bien nourri. Quentin caressa un instant ses épaules, son torse et son ventre pour en apprécier pleinement la masse musculaire si bien dorée au soleil. En tâtant son estomac, il gémit de plaisir à la pensée des repas copieux que Robert lui servait. Il avait grossi, même si sa taille était encore plutôt mince. La différence la plus impressionnante dans son physique concernait son dos, ses cuisses, ses bras et ses pectoraux.
   Ses mains se perdaient avec délices dans la toison blonde et bouclée qui lui descendait du bas du cou jusqu'au bassin.

– "Hmmm… Je suis vraiment trop bien tombé."

  Avec un petit sourire malicieux, il se laissa tomber en arrière sur le lit, comme une masse. Le matelas était si profond, les couvertures étaient si moelleuses et les draps si doux qu’il en gémit à nouveau, en pensant à son hôte qui prenait si bien soin de lui. Pour rien au monde il n’aurait voulu partir, maintenant.

  

   Dans la cuisine, Robert faisait rissoler des pommes de terre sautées avec des lardons coupés en longues lanières fines. Il y en avait une assiette bien remplie.

– "Quatre-vingt-huit kilos… C’est un bon poids pour lui. Ça lui va beaucoup mieux que soixante ou soixante-dix kilos… Y a pas idée d’être aussi maigre, à son âge !"

   Le fermier laissa les lardons frire doucement dans la poêle. Il cassait déjà une demi-douzaine d’œufs dans un saladier, pour faire une belle omelette.

– "Quatre-vingt-huit kilos… C’est bien. C'est mieux. Il a plus fière allure maintenant. Quand je le vois couper du bois, ou porter le foin, ou les sacs dans les greniers, on dira ce qu’on voudra ! il mérite bien qu’on lui serve un bon repas."

   Robert s’apprêtait à battre les œufs. Il considéra le saladier, un instant. Il haussa les épaules, et cassa deux œufs supplémentaires pour les ajouter à l’omelette.

– "Et puis, c’est pas un cochon. Il mange que trois fois par jour. C’est pas beaucoup… Je pourrais le nourrir un peu mieux."

   Les œufs n’attendaient que d’être battus pour devenir une omelette de belle taille. Robert regarda la boîte ouverte, devant lui, et grogna. Il cassa encore quatre œufs et les mélangea bien avant de battre.

– "D’ailleurs, ça lui ferait pas de mal de peser quatre-vingt-dix kilos… Au moins !"

   Il entendit Quentin descendre dans l’escalier. Le jeune garçon dévalait toujours les marches quatre à quatre, en se tenant des deux mains sur les rampes pour glisser dans l’air. L’enthousiasme de la jeunesse n’excusait pas tout, et le fermier lui avait déjà dit de faire plus attention.

– "À table, gamin ! À table ! Et j’espère que t'as faim !"

  

   Les derniers sacs de granulés allaient bientôt être entamés. Depuis six mois, Robert n’avait pas sorti le camion du garage. Il lui fallait retourner en ville pour acheter tout ce dont il avait besoin pour nourrir ses cochons. Mais, pour une fois, il n’irait pas seul !
   Depuis quatre mois qu’il l’accompagnait dans toutes ses activités, Quentin ne s’était pas éloigné de la ferme au-delà des champs et de la propriété de Robert. La vie qu’il menait aurait peut-être paru pire que la prison pour la plupart de ses codétenus. Quentin n’en parlait jamais. Il semblait qu’il n’y pensait plus.
   En tous cas, le jeune homme était méconnaissable…

– "Hmmmph… Des beignets au miel ? C’est trop bon !"

   Robert le regardait qui dévorait son petit-déjeuner.

– "Tu as bon appétit, ce matin."
– "Toujours. Je sais pas pourquoi, le petit-déjeuner me paraît encore meilleur, ce matin."
– "Parce qu’il faut prendre des forces, avant de prendre la route. Reprends de la tarte aux pommes."
– "J’en ai déjà pris trois parts. Et c’est la deuxième tarte que vous me servez."
– "Oui, et après ? T’as faim ?"
– "J’ai faim !" Quentin répondit avec joie, en riant des yeux.
– "Alors mange, et te pose pas de questions."

   Robert lui servit un autre grand verre de lait, que le beau garçon ne tarda pas à boire pour accompagner les parts de tarte et les tartines de confiture qu’il avait abondamment beurrées.

– "BUUURRRP !"
– "Je me demande si ces deux tartes suffiront. Heureusement qu’il reste des beignets. Et je peux ouvrir un autre pot de confiture d’orange."
– "Merci, merci… C’est pas la peine. J’aurai bientôt fini, et on y va."
– "Tu vas dormir dans le camion, après un petit-déjeuner comme ça."
– "Non, j’ai bien dormi, cette nuit."

   Quentin avait certainement bien dormi. Depuis quelques jours, ses ronflements arrivaient à tirer Robert de son sommeil, si par hasard l’une ou l’autre des portes de leurs chambres était restée ouverte.
   Pendant ces trois mois, Quentin n’avait cessé d’apprendre et de progresser – et de grossir. Du haut de son mètre quatre-vingt-deux, il pesait plus de cent kilos, maintenant. Ils s’en étaient rendu compte lors de sa dernière pesée, ce qui avait rendu Robert tellement fier qu’il avait promis de récompenser Quentin pour ce passage à l’état de "vrai mâle", comme il disait.
   Comme récompense, une journée en ville – dans la civilisation – pouvait suffire à un garçon aussi peu exigeant que Quentin. Il lui fallait de nouveaux vêtements, aussi. Depuis un moment, le pauvre apprenti-fermier avait déchiré son pantalon et sa chemise.
   En fait, il était passé au travers d'une grande haie d'épines et de buissons de ronces lorsqu’il avait définitivement renoncé à en fermer les boutons. Pour le pantalon, ses cuisses faisaient tout simplement craquer les coutures et il  en remontait plus ou moins la fermeture éclair… Quant à sa chemise, il ne pouvait plus en fermer qu'un ou deux boutons du milieu. Il se sentait mal à l'aise, tout de même, sans vêtements pour travailler. 
   Le fermier n’y avait vu que du feu – ou, s’il s’était douté des vraies raisons de Quentin, il n’en avait rien laissé paraître – et il lui avait passé des vêtements qui avaient été portés par son fils.
   Accoutré ainsi, Quentin avait tout-à-fait l’air d’un paysan, ou d’un bûcheron. Les cochons venaient le voir et lui obéissaient comme ils obéissaient à leur fermier. Même les poules et les vaches le regardaient avec une sorte de respect.
   Rien de tout cela ne pouvait compter comme une récompense, pour un homme comme Robert : de bons plats copieux, et encore de bons plats, et encore plus copieux, voilà ce qui attendait Quentin pour le féliciter !
   En le voyant boire et manger aussi goulûment, ce matin, Robert ne pouvait que se sentir encouragé à le traiter mieux que jamais. Et puis, Quentin n’avait que des éloges pour sa cuisine, si abondante et si nourrissante Mais le plus belle éloge, c'était qu'il nettoyait toujours son assiette jusqu'à la rendre presque propre et blanche. Il finissait toujours par saucer avec son pain, et même avec ses doigts.

– "Ooof… Faut vraiment que j’arrête, et qu’on prenne la route."
– "Tu n’as plus faim ?"

   Quentin lui jeta un regard suppliant.

– "Par pitié, me demandez pas si j’ai encore faim. Vous connaissez la réponse, et je vais encore manger, manger… Mon estomac va finir par éclater !"
– "On ne devrait pas te laisser sortir de table, tant que tu as faim."
– "Eh ben ! On est pas sortis, alors…"
– "Je te prépare une autre tarte."
– "Non, non… Faut vraiment qu’on y aille."

   C'était bien la première fois, depuis que Robert l’avait accueilli, que Quentin semblait prêt à refuser de manger.

– "Tu es sûr."
– "Si on n’y va pas aujourd’hui, on sera bientôt arrivés au bout de nos réserves et vos cochons n’auront pas assez à manger demain."
– "C’est vrai."
– "Et moi, j’ai bien assez mangé, pour ce matin…" Quentin sourit en se donnant presque une claque sur le ventre. "BUUUUURRRRRP !

   Le fermier, qui n'aimait pas qu'on fasse de manières avec la nourriture, souriait à chaque fois que Quentin lâchait un rot bien sonore – surtout s'il durait un bon moment. Le jeune homme ne s'excusait même plus, lorsqu'il rotait à table : Robert se renfrognait lorsqu'il se montrait timide. 
   Il était fier de le voir manger ainsi, et il voulait que Quentin soit aussi fier de son bel appétit. Le message était passé. Le beau garçon se comportait de mieux en mieux. N'importe qui d'autre que Robert l'aurait mal jugé, avec ses cheveux en désordre et toujours pas rasé : goinfre, maladroit, pressé de se resservir, bruyant, grossier… C'était ridicule. Comment Quentin pouvait-il être "mal élevé", lorsqu'il donnait pleine satisfaction à un éleveur professionnel ? "Chacun son métier", se disait le fermier. "Les cochons seront bien gardés !"

– "Ooof, c'était trop bon ! J’ai trop mangé."
– "Toi ? Trop manger ? Jamais de la vie !"

   Robert aida Quentin à se lever de table, en le tenant par les épaules.

– "Mais ça me fait plaisir que tu penses à bien nourrir mes cochons avant de penser à te nourrir. C’est une bonne attitude. Tu es un bon garçon."

   Quentin sentit comme un frisson lui parcourir le dos. La voix de Robert était douce – et il ne lui avait encore jamais fait un compliment comme celui-là ! Il se sentit troublé, comme s’il avait plus faim encore qu’avant d’entamer son petit-déjeuner…

– "On y va ?"
– "On y va."

  

   Dans le camion, Quentin regardait le paysage, tout somnolent. Il avait raison : le petit-déjeuner était beaucoup trop copieux, et il avait trop mangé. Comme Robert n’était pas plus bavard en tenant le volant qu’en tenant une fourche, il fallait lui imposer un sujet de conversation.
   Après quelques tentatives, Quentin dut y renoncer. En-dehors de ses cochons, le fermier ne s’intéressait pas à grand-chose.

– "Je peux vous poser une question ?"
– "Bien sûr."
– "C’est quoi, pour vous, un bon cochon ?"
– "Comment ça ?"
– "Je veux dire… On organise des foires, des salons de l’agriculture… Je sais pas. On leur remet des rubans, ou des médailles, ou…"
– "Des rubans."
– "Voilà. Et pour quoi ?"
– "Pour récompenser le fermier."
– "Oui, mais qu’est-ce qui fait qu’un cochon remporte le ruban ou pas ?"
– "Oh, ça dépend. Le plus souvent, c’est un ruban bleu. Pour le plus beau et le plus gros cochon."
– "Alors c’est le plus gros qui est le meilleur cochon."
– "Pour quelqu’un qui n’est pas du métier, on pourrait dire ça."
– "C’est pour ça que je vous demande. Pour vous, c’est quoi ?"
– "Pour moi ? Oh, un bon cochon, c’est d’abord un cochon qui a un bel appétit. Ça force le respect, crois-moi."
– "D’accord."
– "Et puis, quand je dis qu’on remet le ruban à un beau cochon, c’est un peu vague mais ça montre comment son fermier a bien pris soin de lui. Et il y a tout un tas de signes qui témoignent de la parfaite santé d’un cochon."
– "Comme quoi ?"
– "Au-delà de son poids, on regarde la qualité de sa chair. Un bon cochon doit être en bonne graisse. Et puis, il doit avoir une bonne masse de muscles aussi. De la bonne viande, ça compte ! Et puis, on regarde qu’il a bien l’œil bleu clair et sain, qu’il n’a pas de parasites ou de petits défauts, que ses soies sont blondes et fines."
– "Vous faites de la soie avec des cochons ? Je croyais…"
– "Pas la soie en tissus ! Les soies d’un cochon, c’est comme sa fourrure, ses poils, ses cheveux…"
– "Ah, d’accord."
– "Tu comprends mieux ?"
– "Ouais… Un bon cochon…"

   Quentin tombait de sommeil. Il ronflait déjà. Robert le laissa dormir. Il leur restait bien une heure de route.

  

   Le "retour en ville et à la civilisation" annoncé par Robert ne se présentait pas comme Quentin l’avait imaginé : un grand hangar, avec divers stands où les éleveurs venaient se fournir en divers produits alimentaires, une buvette avec des toilettes dignes d’une station de métro – le jeune homme était aussi perdu que Robert semblait à son aise, en descendant une "avenue" après l’autre.
   Tout le monde connaissait Robert, ici. Personne ne connaissait Quentin.
   Au moment d’aborder le premier vendeur qui s’avançait vers le fermier comme un ami de toujours, les bras largement ouverts, Quentin eut un sursaut de conscience.

– "Pas besoin de me présenter, d’accord ?"
– "Euh… D’accord."
– "Vous m’avez pris en stop sur la route."
– "Disons ça…"

   Ils évitèrent ainsi de trop longues présentations. De toute façon, les habitués de ce salon ne s’attendaient pas à entendre Robert dans de longs discours. En y réfléchissant, le fermier ne souhaitait pas non plus que l’on s’approche de trop près de "son" garçon.
   Cependant, après quelques achats de première nécessité mais de quantités assez réduites, et autant d’allers-retours vers le camion, Quentin éprouva le besoin de s’éloigner un peu.

– "Est-ce que je peux faire quelque chose ?"
– "Occupe-toi de charger les sacs de granulés."

    Sans surprise, il lui avait assigné la tâche la plus lourde.
   Errant ainsi à la volée, Quentin se présenta dans le département des granulés pour élevages porcins. Il y avait, plus ou moins, toujours les mêmes produits. En y regardant d’un peu plus près, Quentin voyait quelques différences, mais il avait du mal à faire un choix.
   Depuis quelques minutes, il se sentait suivi, ou épié – sinon surveillé. Il tourna discrètement ses regards vers d’éventuelles caméras. Il n’en trouva pas.

– "Vous cherchez quelque chose ?"

   Quentin fit un effort pour ne pas sursauter. Une jeune femme, en blouse grise de vendeuse, se tenait devant lui. Ses vêtements ne rendaient pas justice à ses formes. Sa pose séduisante et ses manières avec lui montraient qu’elle s’habillait certainement de manière plus seyante, quand elle n’était pas à son travail.

– "Je croyais que…"
– "Quelqu’un vous observait ? C’était moi. Je vous prie de m’excuser."

   Elle lui tendit la main, qu’il serra timidement.

– "Vous cherchiez quelqu’un, alors ?"
– "Non, non… Je cherche des granulés pour mes cochons."
– "Tiens, je ne me serais pas douté que vous étiez éleveur. Je vous ai vu hésiter un peu entre les marques."
– "Je suis encore un peu débutant."
– "Vous ne vous débrouillez pas si mal. Je vous ai vu hésiter seulement entre les bons produits. Ceux qui donnent de bons cochons, gros et gras…"
– "C’est exactement ce que je cherche."

   Elle lui sourit.

– "Je crois que j’ai exactement le produit qu’il vous faut."

   Le stand où elle le mena était un peu à l’écart. Il y avait là de grands sacs de granulés presque blancs. Elle lui en présenta une poignée.

– "C’est nouveau, c’est épatant. Les essais en laboratoires ont donné d’excellents résultats."
– "C’est drôle. Ça ne ressemble pas aux granulés dont j’ai l’habitude."
– "Ne vous laissez pas tromper par la couleur."

   Quentin en prit quelques-uns dans le creux de sa main. Cela ressemblait à des billes un peu blanches, ou à des perles un peu grosses.

– "Pourquoi vous n’avez pas un stand comme les autres ?"
– "Oh, vous avez l’œil pour ces choses-là…"

   Son sourire était devenu plus malicieux.

– "Nous n’avons pas encore obtenu l’autorisation légale de mettre ce produit sur le marché… Mais c’est une simple question de mois. Vous devriez l’essayer, vous ne le regretterez pas."
– "Je ne sais pas… J’aime pas que ça ne soit pas légal."
– "Allons, allons… Je vous fais un prix d’amis. Vous nous en direz des nouvelles. Nous apprécierons votre retour sur ce produit. Et ce sera notre petit secret."

   Doucement, elle prit la main de Quentin dans les siennes, et la referma sur les granulés. Quentin hésitait, mais le prix proposé était vraiment tentant.

– "D’accord. Mais je dois en prendre soixante-douze sacs. C'est ce qui est prévu."
– "Pas de problème. Nous avons soixante sacs disponibles dans nos stocks. Je peux vous en faire livrer vingt autres, dans moins d'une semaine. Les huit sacs supplémentaires feront partie de notre offre promotionnelle. Marché conclu, monsieur…"
– "Quentin", répondit-il sans réfléchir.

   Avant de prendre le premier sac sur son dos, Quentin avala d’un coup les trois ou quatre perles de granulés qu’il avait en main. Il s’exclama, tout surpris.

– "Wow, mais c’est drôlement bon, en plus !"
– "Vous verrez, vos cochons vont adorer."

   Quand le dernier sac fut chargé dans le camion, Quentin remplit et signa le formulaire d'achat et celui de livraison des prochains sacs. Puis il partit rejoindre Robert qui était entouré de vieilles connaissances, à la buvette. 
   En les voyant, il changea d'avenue. Il préférait garder ses distances.
   De loin, la jeune femme l’observait toujours.

– "Oh, tu n’aurais pas dû goûter à ces perles… Quentin."

  

   De retour à la ferme, la vie pourrait reprendre son cours habituel. Robert était occupé avec ses comptes, après de telles dépenses et de telles promesses de la part de ses différents clients, mais Quentin était là pour effectuer le plus gros du travail. Le jeune homme avait de quoi s’occuper pour la journée. En allant d’une mangeoire à l’autre, il pouvait déjà confirmer que les cochons raffolaient des nouveaux granulés qu’il leur avait apportés.

– "C’est bon, hein ? Je vous comprends. J’ai cru que c’était du chocolat blanc, au début !"

   Évidemment, les porcs ne lui répondaient que par des grognements, tout en se remplissant l’estomac. Quentin referma la porte, en prenant une petite poignée de perles au passage, dans le sac à sa portée.
   Il les grignota en traversant la cour. Heureusement, c’était bientôt l’heure de dîner. Il avait faim !
   Robert avait fini ses comptes. Les cahiers, rangés dans le tiroir de la cuisine, avaient fait place à de beaux plats bien appétissants.

– "Hmmm, ça sent bon."
– "Tu dois avoir faim, après tout ça… Notre journée d’hier a été plutôt mouvementée. Je n’ai pas l’habitude de voir autant de monde à la fois."
– "J’avoue que j’ai un peu perdu l’habitude, aussi. Et je regrette rien. J’ai faim !"
– "La dinde est sur la table. Sers-toi."

   Sans hésiter, Quentin prit le plat et le posa devant lui comme s’il s’agissait de son assiette. Il avait bien l'intention de ne pas laisser une miette de cette dinde, ni même d'en laisser la peau. Et les deux ou trois kilos de farce qu'il sentait dans la carcasse passeraient tout seuls, avec un bon pain rond. 
   Robert lui tournait le dos, penché sur ses poêles et ses poêlons. Il pouvait l'entendre attaquer la viande à belles dents. C’était aussi bien, qu’il ne fasse pas de commentaire.
   De son côté, le fermier souriait sans se soucier que son beau garçon s'en aperçoive, trop occupé à manger bruyamment. Ça lui enlevait tout souci d'avoir encore à discuter, après une journée entière passée à bavarder avec des gens qu'il n'avait pas tellement envie de voir, et à rire à leurs blagues pas drôles, et à les écouter jacasser…
   Rien que pour ça, Robert avait envie de remercier Quentin à sa manière. Il sortirait une autre boîte de douze œufs de l'armoire, dans un moment. Que son garçon continue à bien manger, c'était ce qu'il avait de mieux à faire.
   Évidemment, ça ne pouvait pas durer toute la soirée.

– "Hmmmph hmmmph… J’ai bien réfléchi…"
– "À quoi ?"
– "Ce que vous m’avez dit, hier… dans la voiture."
– "Qu’est-ce que j’ai dit ?"
– "Ce que c’était, pour vous, un bon cochon."
– "Ah, oui… Et alors ?"
– "Alors j’ai réfléchi."

   Mais il n’en dit pas plus. Robert l’entendait manger gloutonnement. C'était aussi bien comme ça, si ça n'avait tenu qu'à lui…
   En se tournant pour poser un nouveau plat sur la table, il vit à quel point Quentin avait entamé la dinde.

– "Eh ben, tu vas la manger en entier ?"
– "Je crois bien… J’ai tellement faim !"
– "Bon. Si tu as faim, il faut manger."

   Quentin ne mangeait pas : il dévorait. Il se servait à peine de sa fourchette et de son couteau pour découper la viande. Il tranchait aussi vivement dans son omelette aux lardons, et portait de gros morceaux à sa bouche.

– "Vas-y doucement, tu as tout le temps."
– "Pardon… C’est une habitude."
– "Tu l’as pas perdue, celle-là."
– "Au contraire. Plus je mange, plus j’ai envie de manger !"

   Le fermier lui présenta un plat de pâtes monumental, dans lequel Quentin se mit à puiser à pleines poignées pour se remplir le gosier.

– "Au moins, quand tu as faim, tu fais pas semblant."
– "Hmmmph… Non !"
– "Tu m’as pas dit à quoi tu avais réfléchi."
– "C’est vrai…" Quentin reprit sa respiration. "Mais on a pas dit non plus comment vous deviez me récompenser, pour avoir passé cent kilos comme ça."
– "C’est vrai." Robert sourit. "Eh ben, puisque c’est surtout grâce à ton travail et à ton appétit que tu y es arrivé, choisis ta récompense."
– "Vraiment, je peux ?"

   Soudain, c’était à nouveau Quentin le vagabond, tel que le fermier l’avait vu le premier jour, timide et frémissant, qui lui demandait quelque chose. Un instant après, il recommençait à se goinfrer.

– "Promis. Mais sois un peu plus clair."
– "D’accord… Hier matin, avant de partir, vous m’avez dit que j’étais un bon garçon."
– "J’ai dit ça ?"
– "Ouais. Et je voulais savoir… quelle différence vous faites entre un bon garçon et un bon cochon."
– "Quelle différence ?"
– "Ouais. Vous avez plus d’expérience avec les cochons, c’est sûr."
– "C’est sûr."
– "Mais en vous écoutant causer, dans le camion, je me suis dit… Moi aussi, j’ai grossi. Moi aussi, j’ai une bonne masse de muscles et tout et tout. Moi aussi, j’ai des yeux bleu clair. Moi aussi j’ai des soies… enfin, des cheveux blonds. Et pour ce qui est de l'appétit, si je me laissais aller, je viderais votre frigo avant d'aller dormir ! Alors ?"
– "Alors ?"
– "Oui, alors ! Quelle différence ça fait ? Vous m’avez pesé sur la même balance que vos plus gros cochons, après tout."

   Robert était plus troublé qu’il ne le laissait paraître.

– "Tu veux un ruban bleu, ou quoi ?"
– "Drôle d’idée, j’en ferais quoi ?" Quentin se remit à dévorer. "Mais si y avait un prix pour les bons garçons, comme y en a un pour les bons cochons… je veux être le meilleur !"

   Le fermier vint poser ses mains sur les épaules du garçon.

– "Dis-moi ce que tu veux."
– "Depuis que je suis ici, vous avez bien pris soin de moi. J’aurais pas pu mieux tomber. Je veux que ça continue, et que vous preniez bien soin de moi… mais comme un vrai cochon."
– "Je leur donne pas de vêtements, aux cochons."

   D’un bond, Quentin se leva de table.

– "Ça fait un moment qu’elle me gêne quand je mange ! Et ça aussi…"

   La chemise, puis le pantalon de Quentin tombèrent sur le sol. Robert et lui ne se lâchaient pas des yeux.

– "Et maintenant ?"
– "Maintenant, j’ai faim !"
– "C’est mon boulot. Je vais te faire une bonne omelette aux pommes de terre et au fromage. Finis ta dinde avec les pâtes. Et plus vite que ça !"

   Pendant les deux heures qui suivirent, ils n’échangèrent plus un mot. 
  Robert servait un plat après l’autre, que Quentin mangeait avec un tel empressement qu’il en aurait fait rougir de honte le plus gros et le plus goinfre des porcs. Ils grognaient doucement dans leur sommeil, à cette heure-ci. Le garçon grognait de plaisir.
   Quentin n’accepta de passer aux desserts que lorsqu’il se sentit de meilleur appétit pour des gâteaux et des tartes. Le fermier vint tâter son ventre, qui était déjà parfaitement rond, la peau bien tendue et bien bronzée.

– "Prends ton temps. Tu vas éclater, si tu manges toujours aussi vite !"
– "C’est tellement bon… Et j’ai tellement faim !"
– "Si tu as faim, il faut manger."
– "Non ! Il faut que tu me gaves."

   Robert sursauta.

– "Que je te gave ?"
– "Oui… Comme un vrai cochon !"
– "Tu es sérieux…"
– "Oink oink !"

   Le fermier ne se fit pas répéter une telle demande.

– "Alors mange, mon petit cochon."
– "Oink !"
– "Mange ! Plus vite !"

   Quentin était comme fiévreux. Il avala un éclair au chocolat en seulement deux bouchées, forcé par le fermier qui le traitait presque aussi durement pour le faire avaler que pour le faire travailler.

– "Hmmmph… Encore !"
– "Tu as faim, mon cochon ?"
– "Toujours ! Oink oink !"
– "Allez, mange ! Plus vite que ça, plus vite !"

   En quelques minutes, deux autres éclairs au chocolat étaient enfoncés dans son gosier. Puis, quand il vit les lèvres de Quentin se refermer sur sa bouche pleine, Robert le pressa dans ses bras et l’embrassa aussi voracement que son gros cochon avait dévoré la nourriture.
   Surpris à son tour, mais ravi de voir que le fermier tenait à rester toujours le maître pour prendre bien soin de lui, Quentin se sentit fondre entre ses bras, et il se laissa faire. Robert lui saisit les hanches, lui retira vivement son slip et le fit s’asseoir dans le grand plat d’où il avait fait tomber les derniers os et la carcasse de la dinde. Il n’en restait plus que la sauce et le jus doré.
   Quentin glissait sur le plateau, qu'il remplissait à la perfection. Robert retira sa chemise, révélant un torse poilu, incroyablement ferme et musclé, avec des abdominaux saillants. Il saisit ses flancs dodus et lui barbouilla le ventre de sauce, en le portant sauvagement sur la table. 
   Allongé au milieu des assiettes, le garçon gémissait de plaisir. Le fermier lui enfonça encore un éclair au chocolat dans la bouche, puis un autre. Il les laissa plantés là, pendant qu'il retirait son pantalon. Quentin s'efforçait de les avaler en faisant jouer son gosier, comme un canard mis à l'engrais. Le fermier grogna de joie en le voyant aussi pressé de manger encore et encore…
   La table aurait pu céder sous leur poids, et on pouvait s'attendre à ce que les pieds se brisent sous l'effet des mouvements puissants et brusques de Robert – comme s'ils s'en souciaient, en ce moment ! 

  

   Dans le lit de Robert, Quentin semblait prêt de succomber tant il était gavé à bloc, le ventre lourdement rempli et démesurément arrondi sous les draps. Une joue posée contre le torse musclé du fermier, il sentait une main qui pressait sa nuque pour le bercer doucement. Il tombait de sommeil.

– "Tu es vraiment un bon garçon."
– "Oink oink !"
– "Et un bon cochon."
– "En tous cas, je me sens enfin rassasié…"

  

   Quentin se réveilla en sursaut. Il devait être encore tôt. L'obscurité était totale. Il lui semblait avoir entendu comme un verre brisé… Il regarda autour de lui. Les volets de la fenêtre étaient ouverts, tant la nuit était chaude et claire. Couché contre sa poitrine comme sur un oreiller, le jeune homme s'attarda un moment pour embrasser Robert qui ronflait si doucement. Au loin, le grognement des porcs était plus sonore, désordonné, comme s'ils étaient plus agités.
   Il descendit l’escalier. Le silence de la cour l’inquiéta, soudain.
   Entrant dans la cuisine, il vit que l’un des carreaux avait été brisé. La fenêtre donnait sur la route. Si quelqu’un avait lancé une pierre, il était déjà loin.
   Quentin trouva la pierre, un gros moellon ramassé n’importe où entre le village et la ferme de Robert. Mais un mot était attaché à la pierre.
   Tout en sentant une sueur froide lui couler le long du dos, Quentin lut les quelques lignes qui lui étaient visiblement adressées. Puis, ayant fini de lire, il froissa la feuille et la déchira :

        Quand un petit avorton
        se pointe dans le canton,
        qu’en dit le Qu’en-dira-t-on ?
            Fermier, tu l’engraisses !

        Quentin, t’es plus maigrichon,
        nourri comme un gros cochon !
        Fais-nous tomber le torchon
            ou gare à tes fesses !
  
– "Bordel !" murmura-t-il. "Faut que je foute le camp…"

(À suivre...)